Les identités numériques

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Ce qui suit vient en commentaire d’un billet posté par Oliver Ertzscheid : Je ne suis pas un numéro, je suis un indice. J’avais commencé à saisir un commentaire, mais vu la taille, j’ai préféré rapatrier la réponse ici.

Winston Smith marié et avec des enfants…, est-ce à dire que Big Brother a gagné ? Que le Prisonnier a compris qu’il était le geôlier ?

Dans un article précédent (La réputation doit-elle se réduire à un nombre ?), j’avais cherché à montrer – assez naïvement – que la réputation est une logique sociale déjà ancienne, qui conçoit l’individu sous forme numérique (voir son étymologie). Je prenais pour exemple l’évaluation d’un apprenant, et de sa copie. Il serait intéressant de regarder  en quoi les annotations du correcteur procèdent d’une redocumentarisation de la copie, mais au final, disais-je, la production du candidat, et du correcteur, se réduit à un nombre (14/20 par exemple). Ce dernier, agrégé aux autres notes des autres épreuves, des autres matières, produit une valeur à partir de laquelle est conditionnée la poursuite du cursus sur le marché de la formation ou de l’emploi. Il faut nuancer en rajoutant à ce processus les commentaires du bulletin et les entretiens d’entrée (en formation ou en entreprise). Si cette redocumentarisation de l’apprenant candidat est actée (je laisse aux spécialistes du concept le soin de valider le processus dans ce secteur d’activité),  la réputation s’inscrit comme un déterminant social.

Les processus cognitifs de l’altérité semblent baser aussi sur cette acception. Je cite :

La commensuration implique l’utilisation de nombres pour créer des relations entre les choses. La commensuration transforme des différences qualitatives en différences quantitatives, la différence s’exprimant précisément en termes de grandeur par rapport à un paramètre commun, (ESPELAND, Commensuration and Cognition, Routledge, 2002).

Ce processus s’applique aussi à l’humain, explique l’auteur (que j’emprunte à Illouz E., les sentiments du capitalisme, Seuil, 2006 ; citée par Martin-Juchat F., Le corps et les médias, 2008). Ainsi la commensuration détermine la relation interindividuelle en réifiant la vie affective sous forme de valeurs quantitatives : des nombres. Cette rationalisation (ou numérisation) permet d’opérer des calculs sur l’autre, et permet de prendre des décisions quant à la relation (et à la forme d’association) que l’on va nouer avec lui. On l’a vu dans le cas de l’évaluation d’une copie, et d’un candidat : la documentarisation de l’humain peut contenir ou aboutir à une forme de commensuration, engageant la suite du processus décisionnel de nos interactions. Le succès d’eBay repose en partie sur l’interfaçage entre acheteur et vendeur, et sur le sentiment de confiance réciproque nécessaire pour dépasser la dématérialisation de la transaction commerciale : pour lever ce frein, le site met en place un dispositif de notation des vendeurs et des acheteurs. Iconique, il se retrouve instancié ailleurs sous forme de kudos, whuffies, twollars, followers, score de Klout, etc.

Aujourd’hui, nous entrons dans une phase d’industrialisation de cette commensuration. Jacques Perriault parle d’industries de la réputation (alter ego des industries culturelles). Les processus qui en composent l’étude sont, à mon avis, portables d’une industrie à l’autre (informationnalisation, marchandisation, transnationalisation, médiatisation de la communication, etc. Voir Miège, La société conquise par la communication, 2007, tome III). Ils rejoignent en cela ce qu’Ertzscheid et d’autres avec lui, via le document et la documentarisation, estiment se dérouler dans notre acception de l’humain, confirmant un peu plus une ontologie en cristallisation, rationaliste, gouvernable, « managérisable ». Ce sera l’objet d’un chapitre de la thèse que de sepencher sur la portabilité des études émanant des industries culturelles, au profit de l’industrie de la réputation. Ça en sera un autre que de travailler à cette informatisation de la vie affective (la métaphysique des bases de données) : mais l’idée globale sera d’articuler un niveau micro (l’informatique) – méso (les industries) – macro (les logiques sociales). [à suivre...]

2 commentaires pour L’industrie de la réputation

  1. J’aime assez l’idée du contraste entre les « mathématiques », froides, factuels, et la chaleur de la relation sociale.

    Mais dans le monde capitaliste (mais surtout conduit par la finance), il semble que le côté finance l’emporte. J’ai 14/20 en réputation, c’est mieux que lui qui à 12/20, na, na, na, nère…

    Je pense que cela serait interessant d’avoir un critère (ou un ensemble de critère) qui permettent de faire que cette notation soit juste. On en vient à la note de participation d’un élève…

    • Julien PIERRE dit :

      Si je conserve la comparaison avec l’évaluation d’un étudiant, il est juste d’en reproduire ici l’ensemble du processus.
      Un ensemble d’épreuves (écrites ou orales) donnent des chiffres qui seront coefficientés selon l’enjeu de l’exercice ; ces copies seront elles-mêmes annotées (dans le sens de la redocumentarisation, c-à-d avec une verbalisation écrite du correcteur) ; cette verbalisation pourra aussi être faite à l’oral au moment de la correction ; elle sera synthétisée avec les autres annotations et notations via la moyenne et le commentaire du bulletin ; l’équipe pédagogique discutera des points de convergence dans ces appréciations afin d’établir un commentaire final, en bas du bulletin trimestriel. Dans la branche que je connais bien (le BTS), l’étudiant se voit attribuer un livret scolaire sur lequel sont reportés les moyennes trimestrielles et annuelles, des courbes comparant les moyennes du candidat au reste de sa classe, des commentaires par matière et des mentions du type : « Doit faire ses preuves à l’examen », « Favorable », « Très favorable ».
      Le candidat doit ensuite passer des épreuves (écrites ou orales ; sans rattrapage en BTS), dont les notes coefficientées permettent d’établir une moyenne rapportée à 20. Si le candidat a 10, il a son BTS ; sinon, en fonction des jurys de délibération, s’il a entre 9,60 et 10, son livret scolaire est lu : parfois seules les courbes sont examinées, parfois seuls les commentaires sont lus. Surtout, c’est la mention qui l’emporte ! A partir de ces infos, le jury décide ou non d’accorder le BTS au candidat (une moy. <10 avec un « Doit faire ses preuves » = échec assuré).
      Après ce long résumé d’une procédure d’évaluation (grosso modo autorisant le candidat à entrer sur le marché du travail), on remarque le nombre d’évaluations quantitatives ET qualitatives qui accompagnent l’individu ; on remarque aussi le nombre de synthèses produites afin d’éclairer une autorité finale, qui peut se baser sur l’une ou l’autre des modalités (ou les deux). Peut-on se satisfaire de ce processus ? On sait que tout est réduit à une note, voire quelques mots. On sait que des glandeurs peuvent obtenir leur diplôme, que des bosseurs peuvent le rater ; on sait que l’Inspecteur académique a plus ou moins appliqué les consignes du Rectorat, du Ministère, etc. ; on sait que les candidats ont pu avoir une vie personnelle venant freiner l’apprentissage et la motivation (maladie, décès, accident, rupture, etc.), on sait que d’autres ont peut-être trichés, que les épreuves ne se sont pas déroulées comme convenu, etc. (Mais sait-on vraiment tout ça ?)
      On sait aussi que le diplôme ne fait pas la compétence, ou la qualité d’un individu, et que le marché du travail ne devrait pas le prendre comme seul critère de sélection. C’est pourquoi dans un processus de recrutement, on peut demander le livret, les bulletins, on peut faire passer des tests, y compris de personnalité, on s’entretient et pas seulement sur les compétences, mais sur la motivation, les passions, etc.
      Une bonne décision se prend avec un faisceau de bonnes informations : mais comment les modéliser, sans les réduire, comment les traiter informatiquement sans les traduire en chiffres ? Peut-on documentariser tout le parcours d’un candidat, toute sa perspnne même (mais c’est un rôle, un masque) afin d’en extraire sémantiquement la valeur (c’est un chiffre), le profil (c’est un tracé, donc indiciel) ? Bref, est-ce industrialisable, et est-ce une bonne chose que cela le soit ?
      Je tire d’avance mon chapeau à l’ingénieur qui arrivera à construire cet algorithme, et si cela arrive je vais me cacher immédiatement afin de fuir cette dictature de l’examen permanent.

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