Les identités numériques

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Interview d’Aurélien Faravelon, double doctorant

L’intérêt de la veille, outre de faire remonter les tendances, est d’identifier les acteurs : auteurs, entrepreneurs, experts, etc..
Dans ma cellule est apparu récemment (en octobre en fait) le programme du colloque Document numérique et Société, avec – tout en bas- une intervention consacrée à Foucault et la vie privée. Le conférencier étant de Grenoble, hop! je me rue sur Google et 123People, découvre qu’Aurélien fait une thèse en 2 (deux!) disciplines et décide illico de prendre contact pour une discussion IRL dans un bistro de notre radieuse cité (je vous laisse imaginer un mois de Novembre à Grenoble…).
A travers l’interview qui suit (réalisé bien après mail), vous retrouverez l’essentiel de ce qui s’est dit ce soir-là.
Julien : Petit bio avec parcours jusqu’à la thèse, et notamment : est-ce que tu as une identité numérique ?

A : Je m’appelle Aurélien Faravelon, j’ai 25 ans et je suis en deuxième année de thèse à l’université de Grenoble. Dans une vie précédente, j’ai obtenu un master de philosophie de l’université Pierre Mendès France ainsi qu’un master d’informatique de la même université.
Ma scolarité a été principalement grenobloise même si j’ai eu l’occasion d’effectuer un an d’études en Écosse dans le cadre du programme ERASMUS. C’est d’ailleurs au cours de ce séjour que j’ai tout d’abord créé un profil Bebo puis un profil Facebook afin de garder contact avec mes proches restés en France puis, à mon retour, avec l’Écosse.
Aujourd’hui, j’ai supprimé mon profil Bebo qui faisait double emploi avec mon profil Facebook qui est privé, contrairement à mon CV en ligne. Je possède aussi un site Internet et un blog de recherche à l’écriture desquels j’ai du mal à me tenir.

J : Tu fais une thèse en 2 disciplines (informatique et philosophie) : comment ça se passe, avec 2 directeurs, 2 méthodologies ? Comment on fait pour traiter 1 sujet avec 2 disciplines ?

A : Ma thèse est co-encadrée par Christine Verdier, professeure d’informatique, et Philippe Saltel, professeur de philosophie. Le double ancrage thématique de ma thèse est contrebalancé par l’unité du sujet qui m’occupe, la vie privée. Afin de respecter la spécificité des deux matières, nous avons opté pour deux manuscrits, précédés d’une introduction commune qui les articule.
Hormis cette nécessité de trancher sur l’impératif pratique que constitue le rendu final, la communication entre les chercheurs des deux disciplines s’avère aisée.

J : Quel est le rapport entre informatique et philosophie, et comment tu te nourris de l’échange entre les 2 ?

A : Dans mon cas, le rapport entre la philosophie et l’informatique est pluriel puisqu’il va de la logique formelle, qui constitue un objet d’étude commun aux deux disciplines, à l’utilisation de thèses issues de la philosophie sociale et d’algorithmes comme fondement de ma réflexion philosophique.
La philosophie apporte à l’informatique un sous-bassement conceptuel ainsi qu’une réflexion d’ordre éthique alors que l’informatique me permet de penser des outils contemporains effectifs, ce qui est primordial dans l’approche de la philosophie technique que je développe.

J : Quelle est la problématique (ou les ..s) de ta thèse ?

A : Mon travail prend pour origine l’apparente modification contemporaine de la vie privée, dont je tente de comprendre les mécanismes et les enjeux. Plus généralement, ma recherche constitue une investigation dans le rapport que nos outils entretiennent à l’incarnation de notre individualité. Dans l’étude de ces outils, je me concentre sur les technologies de communication, qui sont à mon sens porteuses d’un rapport entre l’individu et le reste de la société. En quelque sorte, je fais mienne la question que posait déjà Nietzche : qui sommes nous, nous modernes ?
Sur le plan informatique, je tente de bâtir un dispositif de filtrage d’accès à la fouille de données médicales. Dans ce cadre, il s’agit d’identifier les critère pertinents pour décider de ce filtrage, de les implémenter et de modéliser ce qu’est le contrôle d’accès. Ces aspects techniques semblent à première vue disjoints de ma réflexion philosophiques mais mon investigation sur la vie privée me mène au contraire à penser que l’utilisation croissante de la fouille de données, qui nécessite la collection d’un grand nombre de données, est un facteur de redéfinition de notre rapport aux autres.

J : Sur quels auteurs bases-tu ton travail ? Quels sont leurs apports ? Quels sont leurs relations (entre Locke et Foucault par exemple) ? En quoi sont-ils d’actualité ? Y a-t-il au contraire des auteurs que tu évites ?

A : De par la nature interdisciplinaire de mon travail, ma bibliographie est très large puisque les textes fondateurs de la fouille de données et du contrôle d’accès écrits par Sandhu par exemple, y côtoient les textes d’historiens, de Foucault, de sociologues tels que Flichy ou encore de juristes. Même si Foucault constitue pour l’instant une source importante d’inspiration, dans la mesure où les concepts qu’il développe permettent de mettre en regard les outils, l’épistémologie et les normes, notamment légales, mes sources sont ainsi variées et je n’évite aucun auteur. La diversité de mes sources est en effet dictée par la pluralité de ma thématique, la vie privée étant tout à la fois une norme sociale, un objet juridique et le résultat d’un cadre technique et épistémologique.
L’actualité de Foucault ou d’Hannah Arendt, deux contemporains, est relativement évidente, mais parler d’actualité lorsqu’il s’agit de penseurs antiques comme Aristote, ou modernes, comme Locke est peut-être trompeur. En effet, Aristote et Locke semblent traiter de problématiques contemporaines lorsqu’ils pensent, l’un la distinction entre espace domestique et espace publique, et l’autre la répartition de notre temps entre loisir et travail. Pour autant, leur réflexion est tout sauf contemporaine dans la mesure où elle s’appuie sur un contexte qui n’est plus le nôtre. C’est peut-être là la plus grande actualité de nos prédécesseurs, ils nous font mesurer ce que nous ne sommes pas, ou ce que nous ne sommes plus.

J : As-tu des lectures (imprimées ou en ligne) à nous conseiller ?

A : Je conseille ardemment de lire de la science fiction. J’ai récemment relu le Cycle de Fondation d’Isaac Asimov avec un plaisir renouvelé.
Sur un plan académique, l’Histoire de la communication moderne de Patrice Flichy m’a été précieuse et ma dernière lecture, Facebook and Philosophy s’est révélée enrichissante. Enfin, le web regorge de textes, souvent courts et accessibles, de Michel Foucault (ici ou ) et le Post-scriptum sur les sociétés de contrôle de Gilles Deleuze, lui aussi accessible en ligne, me semble très riche.
Enfin, les magazines de l’ACM et de l’IEEE, deux grandes organisations de recherches en informatique, permettent d’appréhender l’état de la pensée en informatique et sont pour la plupart accessibles en ligne.

J : Est-ce que tu pourrais nous donner quelques définitions d’objets sur lesquels tu travailles : l’identité, la vie privée, l’espace public (ou d’autres qui te paraissent intéressant).

A : Même si je me sens proche de la définition foucaldienne de l’identité comme une manière de découper la multiplicité, je suis séduis par la définition que donne Charles Taylor de l’identité personnelle dans The Sources of the Self. Dans sa perspective, l’identité doit être comprise comme le processus narratif de réponse à la question « Qui es tu ? ». Cette narration identitaire entraîne une prise de position dans un espace de valeurs. Il me semble que les deux définitions se complètent si l’on admet que ces valeurs proviennent du découpage de la multiplicité et que l’on comprend ainsi la genèse de notre identité nous est ainsi tout à la fois propre et en même temps toujours appréhendée par la médiation d’une altérité.
Je suis toujours en train de formuler ma définition de la vie privée mais je penche, pour l’instant, pour une définition contextuelle de cette dernière. Plutôt que de penser une scission nette entre un espace privé et un espace public, il me semble que nous naviguons entre plusieurs espaces, qui font chacun appel à des rôles sociaux qui entraînent chacun un certain mode de communication.
Il y a ainsi à mon sens une gradation entre plusieurs degrés d’opacité aux autres, dictée par des impératifs sociaux, épistémologiques ou techniques notamment. Par exemple, mes pensées sont par défaut « privées » puisque nous ne possédons pas de moyens d’y accéder alors que certains comportements le sont par soumissions à des normes sociales.
À cause de ma proximité avec Foucault, et notamment de sa conception d’un pouvoir omniprésent et producteur de nos individualités, je ne suis pas sûr de souscrire à la croyance que la vie privée est un espace d’authenticité de l’individu, je crois au contraire que la vie privée est un effet du dispositif dans lequel nous vivons, ce qui permet, à mon avis de faire sens de ces changements. Lorsque
le dispositif change, et l’introduction des technologies de l’information est un exemple d’un tel changement, la vie privée change de manière corrélative.

J : Comment interprètes-tu le succès que peuvent rencontrer les sites de socialisation tel que Facebook, la publicisation de la vie privée, l’augmentation du nombre de dispositifs de collecte, traitement, et consultation des données à caractère personnel ?

A : Il me semble, mais ce n’est qu’une hypothèse, que les réseaux sociaux ou les moteurs de recherche, par exemple, tirent leur force du fait qu’ils répondent à ce qui semble être un besoin. Je pense ici à la communication ou bien à l’accès à l’information. La collecte des données est à mon avis, mais ce n’est là encore qu’une hypothèse, justifiée, en partie au moins, par la croyance que l’on peut lire dans les données des comportements, ce qui est particulièrement intéressant dans le cadre de la publicité ciblée par exemple. Du côté de l’utilisateur, cette collecte permet une personnalisation croissante de la navigation internet, ce qui est probablement plaisant dans une certaine mesure.

J : Quels sont tes projets par rapport à la thèse (publi, soutenance, carrière) ?

A : Ma thèse m’a amené à publier, autant en philosophie qu’en informatique, et c’est une activité que je compte poursuivre. À court terme, je compte mener des expérimentations afin de valider mes prototypes informatiques et mes thèses philosophiques avant de me lancer dans la rédaction de mes manuscrits. À long terme, je compte poursuivre mes recherches, selon une modalité qui reste encore à préciser même si la maîtrise de conférence me tente particulièrement.

Je vous invite donc à suivre les travaux d’Aurélien, et notamment à lire l’article qu’il a rédigé pour le site implications-philosophiques.org : Vie privée et dispositifs de sécurité.

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