Le corps mis à nu…mérique

C’est grave, docteur ?

Ca vous gratouille ou ça vous chatouille ?

Ca vous cha­touille ou ça vous gratouille ?

Le cabi­net médi­cal est un lieu à part dans notre à la nudité. Les sou­cis de santé nous obligent au dénu­de­ment : il faut se désha­biller, ôter ses vête­ments. L’auscultation, la pal­pa­tion, l’examen cli­nique sont néces­saires, mais peut-​être encore plus désa­gréable est le regard du méde­cin. Alors qu’on le voit sublime ou faillible, notre devient objet d’étude. Le pra­ti­cien sans a priori se débar­rasse de nos com­plexes psy­cho­lo­giques pour se foca­li­ser sur notre comme com­plexe phy­sio­lo­gique, sys­té­mique. La méde­cine moderne va régler a pos­te­riori les défauts, hui­ler la méca­nique, et c’est ras­su­rant : la cure n’est pos­sible que parce que le a été consi­déré comme une machine. Dévoiler cette machine n’engage plus les mêmes doré­na­vant. Néanmoins des freins subsistent.

En effet, il faut dévoi­ler aussi des choses de l’intime, décrire par les mots des fluides autant que des états d’âme. Le pro­cède égale­ment de l’objec­ti­vité : le méde­cin a besoin de tra­duire, de repla­cer dans son lexique les mots que nous déployons (selle, sécré­tion). Il en vient même à fil­trer les pro­pos du patient, à réduire les maux|mots. On peut craindre alors la dis­pa­ri­tion de la parole du patient der­rière la tech­ni­cité du méde­cin.

Dites 33 !

La dimen­sion tech­nique appa­rait jus­te­ment dans la mesure (cf. anthro­po­mé­trie) : men­su­ra­tions, tem­pé­ra­tures, courbes ; et dans les outils de mesure, dont la pro­li­fé­ra­tion appa­rente la visite chez le géné­ra­liste à celle d’un cabi­net de curio­si­tés : toise, balance pour faire simple, ten­sio­mètre, car­dio­graphe, dop­pler pour les plus complexe.

Afin d’établir un diag­nos­tic plus pré­cis, les pro­grès scien­ti­fiques per­mettent désor­mais une obser­va­tion non inva­sive de l’intérieur du humain. On retrouve ce genre d’exploration dans les rayons X, l’échographie, l’IRM ou l’endoscopie. Dorénavant, le res­senti des patients est rem­placé par l’analyse de l’image, même si une part de sub­jec­ti­vité per­siste encore dans l’interprétation du méde­cin (par pré­cau­tion) et dans celle du patient (qui retourne de l’image à l’imaginaire).

L’utilisation de l’imagerie peut accen­tuer une dis­so­cia­tion entre le sub­jec­tif res­senti par les malades et le objec­tivé et visua­lisé par l’appareillage tech­nique.
DUTIER, Aurélien. La place de l’imagerie médi­cale dans la rela­tion soignant/​soigné lors de l’annonce en can­cé­ro­lo­gie. de doc­to­rat en Éthique médi­cale, décembre 2008. Paris Descartes.

On arrive à cet homme trans­pa­rent dont parle Serge Cacaly. Avec la télé-​médécine, ce sera même un homme absent :

Elle [la télé­mé­de­cine] crée donc le médecin-​téléexpert, mais égale­ment, le malade « télé­soi­gné ». Ce sont des concepts qu’il faut savoir rap­por­ter dans ce qui fut la longue démarche de la consti­tu­tion de l’individualité, de son auto­no­mie, de la notion de “homo medi­cus”, […] puis “homo bio­lo­gi­cus”.
[…]
La stan­dar­di­sa­tion des dos­siers médi­caux pour ser­vir la télé­mé­de­cine, n’est-elle pas une stan­dar­di­sa­tion des malades?
HERVIER C., GAILLARD M., BONTEMPS A.-F. L’accès aux soins à l’aide de la télé­mé­de­cine : enjeux éthiques.

Première photo au rayon X

Première photo au rayon X

De la piqure à la carte

Avec le Médical Personnal (DMP), la parole devient même com­plè­te­ment inutile : l’ensemble du par­cours médi­cal (anté­cé­dents, images médi­cales, comptes-​rendus diag­nos­tics ou thé­ra­peu­tiques) est numé­risé au sein de la puce, lue par le ter­mi­nal du méde­cin ou du phar­ma­cien. Le patient n’a plus à se pré­sen­ter : la parole est niée.

La consul­ta­tion d’un est plus rapide et plus com­mode qu’un inter­ro­ga­toire ? Oui, mais l’interrogatoire, déjà réduit en méde­cine géné­rale, va donc tendre à dis­pa­raitre ? Et quand, par hasard, une dis­cor­dance appa­rai­tra entre le du patient à son méde­cin, et l’écrit du DMP, que croire ? L’écrit ayant tou­jours plus de valeur juri­dique que l’oral, les paroles d’un patient sont-​elles condam­nées à n’avoir plus de sens ?
Pierre-​Charles Cristofari, psy­chiatre, membre du SNPP.

Sans ren­trer dans le débat du et de l’interconnexion des bases de don­nées, qui fera l’objet d’un autre , le DMP pré­sente indé­nia­ble­ment des avan­tages en terme de diag­nos­tic médi­cal (dans les cas d’urgence, pour éviter les contre-​indications médi­ca­men­teuses, par exemple). Mais l’éviction de la parole du patient oblige ce der­nier à se tour­ner vers d’autres oreilles.

Automédication

Doctissimo est le forum le plus consulté en France (car­to­gra­phie et sta­tis­tiques d’audience) : à peu près toutes les mala­dies y sont réper­to­riées, au point d’en deve­nir hypo­con­driaque. Ces forums per­mettent l’épanchement de toute la sub­jec­ti­vité des inter­nautes, et des infor­ma­tions très intimes s’échangent. Hubert Guillaud avait rédigé un article pour InternetActu sur la docu­men­ta­tion de soi. Il y lis­tait notam­ment des web assis­tant l’ dans son suivi sani­taire et médi­cal (self ).

  • 23andMe pro­pose de séquen­cer votre génome (société de l’épouse de Larry Page, co-​fondateur de )
  • MyMonthlyCircles per­met de suivre les cycles menstruels.
  • PatientsLikeMe est un réseau social pour malades.
  • BedPost per­met même de recen­ser son acti­vité sexuelle, sum­mum de l’intime.

Ainsi, l’ a à sa dis­po­si­tion quan­tité de sites, et par là d’individus connec­tés, à des­ti­na­tion des­quels il peut dévoi­ler les troubles phy­siques (et par­fois psy­chiques) dont il souffre (ou croit souf­frir). L’, privé de parole, a été expulsé du cabi­net médi­cal par la tech­no­lo­gie, et c’est cette der­nière qui lui per­met de recon­nec­ter une sub­jec­ti­vité, cette fois dans un (hyper) texte, en la par­ta­geant non plus avec des experts habi­li­tés et légi­times, mais avec des inter­nautes dont on né sait fina­le­ment rien.

De l’art ou du cochon ?

Dernier aspect qui mérite d’être pré­senté, le spec­tacle de la méde­cine est égale­ment mis en scèné à tra­vers les arts et la télévision.

  • L’ico­no­gra­phie du corps médi­cal est consi­dé­rée comme une forme d’art de par l’objet repré­senté et par le pro­cès pic­tu­ral adopté (voir les tra­vaux de Rodolphe van Gombergh ou la plas­ti­na­tion de Gunther van Hagens). Cependant, ces expo­si­tions défraient régu­liè­re­ment la chro­nique. Dernière en date, l’exposition Our Body vient d’ailleurs d’être inter­dite par la jus­tice fran­çaise pour atteinte à la dignité humaine.
  • On pen­sera aussi au body art dans le sens d’art cor­po­rel, où le devient medium, objet que la démarche plas­tique trans­forme, sou­vent dans un pro­cess radi­cal (voir le site d’Orlan).
  • L’expression la plus popu­laire réside peut-​être dans les séries télé­vi­sées hos­pi­ta­lières (Urgences, Grey’s Anatomy, Dr. House, Nip/​Tuck), qui joue sur l’ambi­guïté entre objec­ti­va­tion du patient et sub­jec­ti­va­tion du héros/​téléspectateur. Quelle empa­thie ce der­nier peut-​il se per­mettre à pro­pos du pre­mier ? Jusqu’où sommes-​nous capable de sup­por­ter la dou­leur –feinte– d’autrui ? Est-​ce bien jus­te­ment parce que la tech­nique l’a dis­tan­cié que nous sommes inca­pable de la sup­por­ter aujourd’hui ? Ou bien est-​ce que parce que nous né la sup­por­tions pas que la tech­nique l’a éloi­gné de nous ?
  • On s’interrogera de même sur le degré zéro de la sub­ti­lité dans le au avec tout le cinéma d’horreur, le gore (Hannibal, Chainsaw Murder) ; ten­dance qu’on retrouve aussi dans le cinéma d’action/émotion (thril­ler) et égale­ment un cer­tain cinéma-​vérité (Il faut sau­ver le sol­dat Ryan). Les ciné­philes complèteront…
Silence, on tourne !

Silence, on tourne !

A tra­vers tout un appa­reillage élec­tro­nique et numé­rique, le est consi­déré non plus comme le siège de l’esprit (voir aussi la perte de la valeur esprit, chez Stiegler) mais comme un objet et comme une don­née : la pre­mière consi­dé­ra­tion entraine la réduc­tion de la sub­jec­ti­vité dans la média­tion (médi­cale, dis­cur­sive, artis­tique) ; la seconde entraine la stan­dar­di­sa­tion de l’, quan­ti­fié par des mesures, décrypté par des algo­rithmes, ins­crit dans des registres.

Compléments d’information

J’ai listé ici une biblio­gra­phie (en construc­tion) sur cette numé­ri­sa­tion du , on pourra notam­ment y retrou­ver les tra­vaux de ma direc­trice de . Je signale aussi le blog du corps, “actua­lité de la SHS sur le ”.

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2 Responses to “Le corps mis à nu…mérique”

  1. 1
    Hubert Guillaud Says:

    Lors de l’interview que j’avais pré­paré avec Yann Leroux pour inter­ne­tactu, j’étais curieux de son avis sur ce phé­no­mèné, ce besoin de se docu­men­ter soi-​même, qui, à mon avis, ris­qué de s’accélérer. Pourquoi aspire-​t-​on à vou­loir voir et com­prendre les réseaux qui nous par­courent, les rela­tions que nous avons avec les objets, avec notre envi­ron­ne­ment, avec les autres, comme le montrent les outils sociaux et les outils de lifelogging ?

    « On a un besoin psy­chique d’avoir une conti­nuité dans nos vies », me répondait-​il, « de pou­voir en faire une ligne continu. Ce besoin est mis à mal dans les mondes numé­riques par la difrac­tion : sur l’ordinateur, on a plu­sieurs pages ouvertes pour tout faire en même temps pour faire plu­sieurs choses à fois. Dans les mondes nuém­riques, on est tou­jours appelé à être plu­sieurs endroit à la fois… Cette difrac­tion, cet épar­pille­ment de soi, on l’éprouve tous, et on a tous besoin de ras­sem­bler les dif­fé­rentes par­ties de soi… Le drame et la chance est qu’il n’y a pas de dis­po­si­tifs per­met­tant de tout réunir où l’on est en ligne : on se sent éparpillé… »

    « Il y a aussi le fait qu’on a tous éprouvé : que le fait de mettre en ligne, ses goûts, ses lec­tures per­met de repen­ser à ses lec­tures… » Dit autre­ment, cela per­met de pen­ser ce qu’on fait, comme tenir son jour­nal (intime ou pas) sur un blog, per­met de pen­ser d’avoir une réflexion sur ce qu’il nous arrive. Cela per­met de se rendre compte de tout le tra­vail qu’on abat…

    « Sans comp­ter qu’en met­tant en ligne des choses qui né sont pas impor­tantes pour soi, elles peuvent l’être pour d’autres. « Ca c’est pré­cieux pour la culture tout simplement. »

    A mon avis, par le corps, c’est l’esprit qui est tou­ché ces sys­tèmes de docu­men­ta­tion de soi. C’est soi qu’on cherche à com­prendre. Si les outils stan­dar­disent les mesures, je né suis pas sûr qu’elles nous stan­dar­disent. Elles per­mettent cer­tai­ne­ment de cher­cher à mieux éprou­ver, mesu­rer notre huma­nité. Pas sûr qu’elle se mesure aussi sim­ple­ment que cela, mais le moyen est com­mode pour se rassurer.

  2. 2
    Julien PIERRE Says:

    De même que je com­prends ce que je pense quand je le vois écrit, je com­prends qui je suis quand je le vois en ligne.
    Je pense aussi qu’en absence de réfé­rents trans­cen­den­taux (DEBRAY : foi en une reli­gion, une croyance, une poli­tique, un organe, etc..), l’individu se tourne vers lui-​même pour avoir les réponses fon­da­men­tales.
    Par contre, on peut croire avec BOURDIEU que les mesures s’inscrivent bel et bien dans un pro­ces­sus normatif.

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