Les identités numériques

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Avec l’arrivée de Google+ sur le marché des réseaux sociaux numériques s’est réactivée – vigoureusement – une polémique déjà ancienne sur l’identité numérique. Pour reprendre la terminologie de François Péréa, notre identité civile doit-elle recouvrir notre identité écran ? Dans quelle mesure les entreprises de service web tolèrent-elles l’existence d’un personnage écran ? Le temps où Nobody knows your a dog est-il fini ? La guerre des noms est-elle déclarée ?

En effet, Google a décidé de bannir les utilisateurs de son réseau qui n’emploieraient pas leur identité civile (real name) et s’identifieraient par le biais d’un pseudonyme1. Certains internautes sont désormais personae non grata sur l’ensemble (ou quasi) des services Google. En effet, ceux-ci sont liés à Google Profile, et c’est par ce dernier – semble-t-il – qu’est opérée la suspension, mais les frappes semblent quand même aléatoires : certains perdent accès à tous les services, d’autres bénéficient encore de GMail, etc… Quid avec Android ?

Conditions d’utilisation

On peut lire ainsi dans l’aide de Google + : Le profil est public. Sachez toutefois que seul votre nom complet doit obligatoirement y figurer. Dans la FAQ, il est dit : Les services Google offrent trois modes d’identification différents  : non identifié, avec pseudonyme et identifié. Les profils Google fonctionnent mieux lorsque l’utilisateur est identifié (NdA, comprendre : identifié par son identité civile). Ainsi, vous êtes certain de contacter la bonne personne et les autres utilisateurs savent qu’ils ont affaire à une personne réelle (NdA, terme ambigu) lorsqu’ils consultent un profil. C’est pourquoi dans votre profil Google, vous devez indiquer le nom que vous utilisez dans la vie de tous les jours. Voir aussi l’article 13 de la Charte de conduite et règlement relatif aux contenus.

Il y a déjà ici plusieurs paradoxes :

  • les trois modes d’identification renvoient à un billet de Alma Whitten, Director of Privacy, Product and Engineering chez Google et intitulé The Freedom To Be What You Want To Be… Se référant autant à l’image de Peter Steiner qu’aux héros du Printemps arabe (j’en parlais d’ailleurs dans Génétique de l’identité numérique, paru dans les Cahiers du numérique), A. Whitten reconnait que l’anonymat et le pseudonymat sont des pratiques culturelles – et politiques – parfois nécessaires. Mais pas sur G+ ?
  • Ainsi, Google a refusé d’appliquer la loi sud-coréenne qui oblige les internautes à donner leur identité civile pour s’inscrire aux principaux sites populaires (+100.000 vis/j). De même, la règle ne s’est pas appliqué à certaines personnalités : des employés de Google, des célébrités (50 Cent, Lady Gaga) ont pu s’inscrire avec leur pseudo. Un traitement VIP ?
  • Par ailleurs, les diminutifs sont acceptés. Or quelle est la frontière entre un diminutif et un surnom ? Un nom (ou un prénom) usuel, correspondant bien au nom qu’on utilise dans la vie de tous les jours, n’est-il pas aussi un pseudonyme ? Quid des artistes ? Un pseudonyme n’est-il pas un identifiant fiable, sociocognitivement parlant ? Et les homonymes ? Si les services fonctionnent mieux avec une identité civile, fonctionnent-ils quand même avec un pseudo ?
  • Surtout, on aurait pu s’attendre, avec le concept de cercles proposé par Google +, à ce qu’un nom différent soit lié aux différents cercles que l’on crée, ou auxquels on est rattaché. Comment nous appellent nos parents, nos enfants, nos élèves ou nos enseignants, nos amis, nos collègues, nos clients, etc. ? Ne peut-on porter des identités multiple sur Internet (comme IRL) ?

Application

It appears my Google+ profile has been suspended because it lists my name as Doctor Popular instead of Brian Roberts. Totally lamehole.
@DocPop
Doctor Popular
  • Des suspensions de compte :
    • Ce furent d’abord les entreprises les premières à subir le grand ménage, mais Google a semble-t-il jeté le bébé avec l’eau du bain ! Les pseudo ont été supprimés mais les noms arabes ou chinois l’ont été tout autant.
    • DocPop (artiste de rap) annonce sa radiation sur Twitter et en parle sur son blog. (le 25/07, puis le 06/08). Il explique utiliser son pseudo depuis 12 ans, être connu par cet intermédiaire, et ne pense pas être en infraction avec les règles de Google. Doctor Popular (or Doc) has been my everyday name for 12 years. It’s how people know me in business and at work, and it’s how people know me in my social life. Being Brian Roberts on G+ would be like being anonymous. Brian Roberts has no online history at all, well not for me. Idem pour la développeuse Skud.
    • Ladyada annonce sur Twitter, puis sur son blog que son profil Limor Lady AdaFried est suspendu (à cause du pseudo entre guilemets, Limor Fried étant son vrai nom ; aucune référence dans son profil aux marques Adafruit ou Arduino, précise-t-elle).
    • Kaliya Hamlin aka IdentityWoman a été suspendue.
    • Blake Ross, co-fondateur de Firefox et Directeur Produits chez Facebook, est lui aussi banni, malgré s’être identifié en son nom propre. En fait, l’algorithme aurait enregistré plusieurs homonymes (les explications techniques ici).
Google+ banned me for having the audacity to be named Blake Ross? Are they just banning all FB'ers? I smell fear. http://t.co/FXR6EnX
@blakeross
Blake Ross

Face à ce grand ménage, les réactions n’ont pas tardé :

Qu’est-ce qui explique une telle crispation sur la question du nom ?

Enjeux

@ google suspended my profile limor "ladyada" fried - no show and tell tonight folks - that's how it goes with google, no explanation !
@adafruit
adafruit industries

Google a réagi à cette lever de bouclier (une des fonctions de l’écran) : d’abord, des corrections techniques ont été présentées (Bradley Horowitz). Puis ce sont les propos de Vic Gundotra (Senior VP of Social chez Google) qui ont été relayés par Robert Scoble (sur G+). Sur le modèle « Oups! On a fait une erreur, on corrige », les responsables de Google tentent d’expliquer le bien-fondé de leur politique, et sont optimistes ! Comme avec Facebook, ça ressemble surtout à un Deux-pas-en-avant-Un-pas-en-arrière

Enfin, le respect de la vie privée a été mis en avant : We take data protection seriously, says Peter Fleischer, Google’s Global Privacy Counsel. We don’t know our users by name, he insists. We just store anonymous identifiers, but no personal data. [NdA : LOL] This is an important distinction for Fleischer, who says that Google’s primary goal is to improve the accuracy of targeted advertising. According to Fleischer, the identities of the people behind the numbers are irrelevant. We don’t even want to know the names of users, he says. (source : ABC News). On remarquera au passage qu’il confond identifiant de connexion et identifiant social.

Moins inquiétés par le Greater Internet Fuckwad Theory2 que par par leurs revenus publicitaires, les dirigeants de Google tentent en fait de lutter contre le spam, dont l’une des externalités négatives qui leur pèse est de faire considérer par les consommateurs la publicité comme une nuisance intrusive. En réduisant le spam, on réduit cette externalité, redorant le blason de la pub, et tant pis si la politique du vrai nom fait peser une externalité négative sur ceux qui se protégeaient derrière des pseudonymes.

David Winer (père du RSS) l’explique ainsi : la real-name policy permet de cross-relate your account with your buying behavior with their partners, who might be banks, retailers, supermarkets, hospitals, airlines. To connect with your use of cell phones that might be running their mobile operating system. To provide identity in a commerce-ready way. And to give them information about what you do on the Internet, without obfuscation of pseudonyms. (source).

Mais les enjeux de la real-name policy ne sont pas qu’économiques.

Même si l’attribution de l’identité civile relève du choix des parents, et que ce dernier est acté dans un registre public, il n’empêche que les conventions de nommage diffèrent d’une culture à une autre, d’une langue à une autre (voir Nom de famille et Nom patronymique sur Wikipédia). Google voudrait nous faire croire qu’il est à la peine pour traiter toutes ces différences.

Avoir un nom est un privilège, une loi particulière, en ce qu’il nous distingue des autres : le nom rend autonome, et l’autonyme encore plus. Au risque que cette distinction crée de la discrimination. A vouloir séparer les real names des pseudos, G+ risque de créer une fracture nominale.

Dans les régimes autoritaires, l’anonymat est la modalité sine qua non d’un espace public politique. Mais des opprimés, des marginaux, des opposants subsistent aussi en démocratie : ceux qui requièrent l’anonymat sont légion (une liste ici, des explications ). Un extrait :

  • des profs, des victimes de harcèlement, des homosexuels, des résidents sous dictature, des salariés, des personnes qui veulent protéger leurs proches, des activistes, etc.

Pour autant, certains considèrent que ces anonymes sont minoritaires, et ne devraient pas dicter les conditions d’utilisation de Google : the people in repressive regimes who will actually step forward and say something on public social networks is relatively small. Is that the group that should hold sway over these policies? (Lance Ulanof, rédacteur en chef chez PCMag.com : un fan de transparence…). Dans le même genre, Randi Zuckerberg (Facebook Marketing Director, sœur de l’autre, et qui s’était déjà faite remarquée en proposant de fournir aux leaders de Davos la meilleure base de données comportementale au monde) pense aussi que l’anonymat est dépassée : I think anonymity on the Internet has to go away. People behave a lot better when they have their real names down. … I think people hide behind anonymity and they feel like they can say whatever they want behind closed doors (source : EFF). Précision : R. Zuckeberg a quitté Facebook très peu de temps après cet entretien, sans qu’il y ait de lien – on sait aussi le goût de la transparence de Mark Zuckerberg : pour le fondateur de Facebook, avoir deux identités ressemble à un défaut d’intégrité. Ainsi, les conditions d’utilisation de Facebook (alinéa 4) sont les mêmes que celles de Google +.

danah boyd (dont on sait l’attachement qu’elle porte à son nom) resitue la règle des vrais noms : la première communauté adoptant l’outil fixe les normes sociales de son usage. Pour Facebook, ce sont les élites universitaires qui ont mis en avant le ‘vrai nom’, mais quand les minorités (afro, latino, suburbs, etc.) ont migré de MySpace (site à pseudo) à Facebook, elles ont mis à mal cette norme. Le même mouvement a eu lieu en France, avec le passage de Skyblog (site à pseudo) à Facebook. La question est de savoir pourquoi les minorités préfèrent un pseudo : Les individus qui se fient le plus aux pseudonymes dans les espaces virtuels sont ceux qui sont le plus marginalisés par les systèmes de pouvoir. Les règlements de type vrais noms ne sont pas émancipateurs ; ils constituent une affirmation du pouvoir sur les individus vulnérables. danah boyd : Real Name Policies Are an Abuse of Power. (traduction chez OWNI : Google Plus, la dictature des vrais noms).

Google a voulu se positionner sur cette communauté d’adoption faite de geeks, où la norme sociale (issue de l’IRC et du RPG) est celle du pseudo. Dès lors la real-name policy ne pouvait fonctionner, et il n’est pas étonnant que cette communauté, bridée dans son rituel social, s’affirme radicalement contre une telle politique. Il faut noter cependant que ceux qui portent ce mouvement de contestation (un Nym uprising ?) sont loin d’être des marginaux, et qu’au sein de la sous-culture geek ils apparaissent comme les bourgeois de la Révolution.

Un dernier point qui me semble intéressant est la proximité avec le concept d’Internet civilisé : l’argument en faveur d’une real-name policy est que cela garantit des interactions fiables, que cela participe au processus civilisationnel. Mais est-ce le cas IRL : nous identifions-nous dans toutes les interactions sociales (et les transactions marchandes) que nous nouons ? Imaginez donner votre nom – même un pseudo – chez le boulanger, à la caissière, à tous vos voisins dans le métro… Ainsi, l’une des premières briques de l’internet civilisé passerait par l’identité civile, l’identité civilisée.

Identity Woman  évoque le NSTIC comme futur cadre de publicisation des identités, basée sur le vrai nom, et s’interroge non pas tant sur la question de la confiance en un tel dispositif que sur celle de la confiance que ce dispositif va créer entre les individus, ou comment un cadre technique va déterminer un cadre social. L’écosystème identitaire a pour vocation de faciliter les transactions commerciales : dans un article de TechCrunch publié sur le Washington Post, l’auteur pense que Facebook, par son processus d’identification par vrai nom, pourrait grandement faciliter les transactions commerciales (il prend l’exemple d’un voyage en avion : réservation en ligne, checkin, checkout). On devine les possibilités de privatisation du processus régalien d’identification, et la consolidation de l’industrie de (la certification de) l’identité.

Cependant, si l’on reconnait que le modèle social d’existence en ligne passant par le vrai nom rejoint celui de la spirale du silence (Noelle-Neuman) : on doit imaginer que seuls pourraient s’exprimer, pire ! seuls pourraient agir ceux qui acceptent d’être identifiés conformément à une source de pouvoir, l’État (civil). C’est donc bien une forme de civilisation qui est contenue dans ce projet, comme dans ceux de Google ou Facebook. Mais c’est dire aussi la soumission des entreprises du secteur privé à cette norme d’identification. N’y a-t-il pas ici, pour les entreprises (au sein des industries de certification de l’identité) une innovation à formuler ? La conception d’un cadre (d’une configuration sociotechnique) multi-identitaire, en ligne et IRL, relève-t-elle de l’utopie ?

Notes

  1. L’identifiant ici est celui qui est affiché, et non celui utilisé pour s’authentifier avec le mot de passe : il s’agit non pas de l’identifiant informatique mais de l’identifiant social
  2. Le Grand Foutoir que serait un Internet anonyme

Un commentaire pour The Nymwars

  1. Ping : Journée professionnelle ADBEN / Snes du 8 avril 2014 | Adben Midi-Pyrénées

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