Les identités numériques

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Les éditions FYP viennent de me proposer un partenariat intéressant : ils me fournissent leurs derniers ouvrages (gratuitement) et j’en parle ici, sous la forme que je veux (comme avec mes cheveux) : dithyrambique ou laconique, proférant des critiques fielleuses ou au contraire animé d’une logique bassement commerciale. A vous de voir !

Voilà déjà une belle collection. Avec des auteurs réputés. Quelques mots de présentation de chacun :

  • Body Hacking, de Cyril Fiévet. Le nuage de mot-clé en couverture fait penser au générique de Fringe : homme augmenté, bionique, transhumanisme. L’auteur démarre d’emblée par un avertissement au lecteur : ne pas reproduire les expériences à la maison. En effet, l’ouvrage retrace une histoire des modifications corporelles, du tatouage à la chirurgie plastique, de la démarche fonctionnelle à l’approche artistique en passant par les expériences scientifiques. L’ensemble des possibilités de hacking du corps humain semble se trouver dans l’ouvrage, lui-même enrichi de nombreuses anecdotes, récits, compte-rendus d’expériences, etc. Vu certaines modifications, je ne sais pas si je regrette l’absence d’images… Un des aspects qui m’a semblé intéressant dans cet ouvrage est la problématique centrale de la considération du corps humain, pris comme un organisme et donc une machine dont la maitrise rejoindrait l’injonction de la capacitation de soi par la réflexivité intellectuelle. Après avoir performé l’esprit en acceptant l’autonomie de la pensée, historiquement au détriment du corps, ce dernier semble reconsidérer positivement aujourd’hui, notamment par la somatisation de l’esprit. Performer le corps permettrait alors de performer l’esprit. En se situant dans une logique cybernétique (où tout n’est qu’input), c’est quand même une acception particulière de l’humain qui se dégage de cet ouvrage : la question n’est pas tant de savoir jusqu’à quel point nous pouvons modifier l’humain, mais plutôt (à mon sens) jusqu’à quel point nous pouvons corps et esprit considérer comme des machines.
  • Mieux gérer sa vie, sa santé, sa productivité, le guide pratique du Quantified self par Emmanuel Gadenne : dans le même paradigme que le précédent, mais pleinement assumé, il s’agit ici d’un guide (d’où les illustrations) riche en bonnes pratiques liées à la capture des données personnelles. Donc forcément, je bondis ! OK pour les finalités en termes de santé, d’hygiène de vie (alimentaire, sexuelle, environnementale, etc.), on passera sous silence le caractère hygiéniste et moralisant de la démarche, on taira aussi le rapport à soi par la commensuration et le quantitativisme : c’est bon pour la santé, alors roule ma poule. On jettera un œil circonspect sur la dimension « sharing positive » qui en fait semble être le moteur de la démarche : partager avec ses proches sa courbe de poids, sa température rectale et son cycle d’ovulation semble être hautement valorisant pour l’individu. Pourquoi pas, ça participe de la construction de l’estime de soi, de l’extimité des adolescents (ah! On m’informe que cet ouvrage s’adresse aux adultes. Soit! Mais on sait bien qu’aujourd’hui on est tous de grands enfants en quête perpétuelle de reconnaissance, et en plus ses joujous n’existaient pas à notre époque…). Par contre, on trouvera quelques maigres paragraphes perdus entre la page 102 et 103 sur la protection des données. Car la Quantification de soi, qu’elle soit partagée avec les aficionados ou stockée sur des appareils et des serveurs, ça reste quand même un traitement de données personnelles, pour le coup particulièrement intimes. « Comme me l’ont confirmé la plupart des startups de ce secteur, la protection des données est une préoccupation constante ». Ouf! On respire, je checke mes battements de cœur : je confirme je suis rassuré, et j’oublie vite que des startups n’ont pas répondu.  J’oublie aussi qu’elles sont situées en-dehors de la juridiction, et je ne vais pas regarder les Terms of Service pour savoir si mes données m’appartiennent encore, et quel sont les protocoles mis en place pour les protéger contre les vilains pirates dont on va parler là maintenant tout de suite.
  • Anonymous, pirates informatiques ou altermondialistes numériques ? par Frédéric Bardeau et Nicolas Danet : j’avais rencontré Frédéric lors d’une mini-conférence donnée à Paris-XIII, où il avait présenté les Anonymous. Mon fils, qui est en plein trip Anonymous (!), avait acheté le livre. Du coup je l’ai en double, mais ça vous vous en f… complètement. « Peuvent-ils changer le monde ? », interroge la couverture. Pour cela, les auteurs ancrent l’histoire du mouvement dans la tendance au bricolage (De Certeau parlerait de braconnage) qu’on appelle aujourd’hui le hacking, propre aux premiers temps du Net. Adossé au mouvement du type Do It Yourself et des communautés du libre, les Anonymous perpétuent une forme de hacktivisme informationnel et social, défendant avec leurs moyens (le lulz et le DDoS)  la liberté d’expression. On pourrait associer à leur mouvement ce qu’on peut lire dans L’Insurrection Qui Vient, ouvrage de métaphysique ultragauchiste pondu par le Comité invisible (la branche heideggerienne des Anonymous) :

    « Non pas se rendre visible, mais tourner à notre avantage l’anonymat où nous avons été relégués et, par la conspiration, l’action nocturne ou cagoulée, en faire une inattaquable position d’attaque », (IQV, comité Invisible, 2007 : 10)

    De la même manière que les contours du Comité invisible sont, par définition, impossible à définir, (comme Wikileaks et les Indignés avec lesquels ils coopèrent) Anonymous procède du même flottement, groupe hétérogène animé par de véritables hacktivistes, cybermilitants et rejoints par des légions de script kiddies qui s’la pètent en piratant le serveur du collège. De la même manière que des hordes boutonneuses ont pris d’assaut Twitter, le kikoulol risque bien de tuer l’esprit du lulz, ainsi que nombre de sous-groupes se réclamant d’Anonymous comme d’autres poseurs de bombes se réclament d’Al-Qaïda. La maitrise de l’éthique est tout le paradoxe de ce mouvement, comme tout mouvement profondément anarchiste : jusqu’où fixer des règles ? La consolidation des structures d’Anonymous conduirait à trois scénarios selon les auteurs : perdre son esprit, piquer la sensibilité de la police, imprégner la société. Pour Bardeau & Danet, le Masque pourrait bien remplacer les Lumières.

  • Internet. Changer l’espace, changer la société, par Boris Beaude : le même vœu que précédemment, mais avec un autre levier, celui de l’ancrage territorial d’Internet. L’auteur est géographe, et ça se sent. En délaissant la dichotomie du réel et du virtuel (voir 1 partie des Liaison numériques de Casilli), considérer Internet comme un espace le questionne sur des enjeux de juridiction, de gouvernance, de partage, et de socialisation. L’auteur résume ces enjeux par les logiques de synchronisation que cristallise Internet : un espace-temps de convergences des savoirs (sur Wikipédia), des documents (sur Google Search), des ouvrages (sur les stores d’Amazon, Apple et eBay), des relations sociales (sur Facebook), des rendez-vousb et des correspondances (Google Mail et Calendar). Cette convergence peut prendre deux formes : une hypercentralisation ou une hybridation. Dans le premier cas, cela produit des concentration comme l’ICANN, les gafanomics (le business model des Google Apple Facebook et Amazon), Google+ ou les 900 millions de membres de Facebook ; de l’autre, des architectures distribuées, des porosités privé/public (dans les marchés comme dans le social), des interfaces et des cyborg (au sens d’Haraway).
  • Les 10 commandements de l’ère numérique, de Douglas Rushkoff. L’auteur, l’un des gourous outre-atlantique, fait un retour sur l’angélisme numérique, et, en référence à la Torah, propose une éthique de la culture numérique d’aujourd’hui, qui aurait pu s’appeler « The Geek Manifesto »  :
    1. Encourager la déconnexion (en plus les ondes électromagnétiques, c’est mauvais pour la santé…)
    2. Relocaliser les rapports humains (serrer des mains plutôt que faire des check, des pokes et des RT)
    3. Envisager avec circonspection les choix binaires (et promouvoir l’opt-in plutôt que l’opt-out)
    4. Admettre que la complexité interdit les réponses simples (malgré une présentation en liste, les 10 commandements de Rushkoff font 150 pages. C’est beaucoup ?)
    5. Relativiser le micro et le macro (on est toujours le con d’un autre, même quand on s’appelle Google ou Facebook)
    6. Assumer son identité (le retour de l’injonction à être soi-même)
    7. Ne pas réifier l’affectif en marchandise (pourtant c’est la base du capitalisme)
    8. Parler pour dire des choses vraies (ou se taire à jamais)
    9. Quand on ne sait pas, on demande, quand on sait on partage (pareil avec ce qu’on a et ce qu’on n’a pas)
    10. Coder sera le genre humain (sur un air d’Internationale !)
  • La confiance numérique. De nouveaux outils pour refonder la relation entre les organisation et les individus, par Daniel Kaplan et Renaud Francou. C’est peut-être le coeur du problème qui est abordé ici à propos de la socioéconomie du numérique (et du monde occidental en général) : les pratiques et les usages des dispositifs d’information et de communication aujourd’hui reconfigureraient le cadre de confiance interindividuelle et sociale (entre les individus et toute forme d’organisation). La confiance se définit ainsi comme la croyance (ou la foi) dans le comportement d’un tiers avec le risque imprédictible qu’il ne se réalise (à la différence de l’assurance qui calcule le risque). A la façon de l’ouvrage précédent, les auteurs proposent 10 9 pistes de réflexions sur la confiance numérique, à destination d’entrepreneurs innovants. L’idée globale est ainsi de construire une chaine de valeurs de l’économie numérique centrée sur l’utilisateur. Les lecteurs assidus d’InternetActu retrouveront ainsi la question de la redistribution au titulaire de ses données personnelles (collectées de manière transparente et proportionné), titulaire qui se verra outillé et formé pour comprendre les processus qui l’engage dans sa relation avec l’entreprise. C’est aussi un changement de mentalité côté entreprise, où le cadre de confiance doit être pensé de manière stratégique et organisationnel, notamment dans la gestion des risques clients, avec par exemple une transparence des audits et des process, mais aussi au niveau du community management (en dehors des espaces de l’entreprise, dans des espaces de conversation entre pairs, y compris et surtout hors ligne). Vaste programme, à lire pour tous ceux qui veulent monter /restructurer leur entreprise.
  • Open Data, comprendre l’ouverture des données publiques, de Simon Chignard : cet ouvrage peut être lu après celui sur la confiance numérique, pour ceux qui se situent dans une administration publique (ou pour ceux qui ont affaire avec, autrement dit tout le monde). Il ne s’agit pas d’un ouvrage technique, mais d’un travail de réflexion sur les enjeux politiques de l’ouverture des données publiques. C’est pourquoi je le recommanderai aussi à mes étudiants en M2 Langages du web (où l’on traite du web de données et de l’open data). Il fait également écho aux questions de transparence (Anonymous), d’appropriation (Quantification) et de territorialisation (Géographie du Net).

Si le modèle commercial d’un tel partenariat semble intéressant, et innovant (novice en la matière, je ne sais pas s’il est fréquent, ni quels retours il produit), je regrette néanmoins que le modèle éditorial reste cantonné au format texte (aucune illustration par exemple) et au format papier : des sites dédiés pour chaque ouvrage auraient pu apporter les illustrations, des liens, voire des applications ou des codes sources (le site compagnon pour l’ouvrage de Simon Chignard, donneesouvertes.info, semble plus le fruit d’une initiative de l’auteur que d’un projet global d’édition cross-media). Après, je ne connais pas suffisamment le business model de ce genre d’édition pour juger de sa viabilité, mais en tant que lecteur « numérique » d’ouvrages sur la culture numérique, je reste un peu sur ma faim…

Sur le fond, ces ouvrages sont globalement intéressants, surtout très bien documentés et bien problématisés. C’est agréable (pour un chercheur) de lire des livres qui adoptent une démarche critique, même si le registre général est celui du discours de la promesse : un peu comme le clan des Starck qui répète à tout vent : « Winter is coming », le vent du changement souffle ici aussi, mais les auspices semblent plus agréables : pas de White Walkers dans ces ouvrages, le côté sombre des enjeux est modestement traité. Toutefois, la tectonique des paradigmes présents dans cette collection nous situe très haut sur l’échelle de Richter, et les auteurs, malgré les appels qu’ils font, ont du mal à se débarrasser de l’idée (l’idéologie) que tout est programmable.

Des lectures à conseiller, donc, pour sa culture et comme tremplin pour s’interroger sur le monde qui vient.

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