Les identités numériques

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Identité(s) 2.0

Heroes : M

Où l’on compte les points, mais surtout les théories concernant l’identité (pas seulement) numérique.

Dominique Cardon a posté un message sur le groupe Facebook dédié au site (jeu/expérience?) sociogeek (voir aussi le geek est un animal social + quand les timides se lâchent)

Il invite les premiers participants (6500) à inviter leurs ‘amis’ à répondre aux questions sur la pudeur et l’impudeur, histoire d’obtenir un échantillon un peu moins blogosphérique.

Car pendant ce temps, sur la blogosphère justement, la polémique enfle à propos de sociogeek.

Les photos sont choquantes, c’est un fait, même si elles peuvent heurter certaines personnes #1 : on ne peut évaluer l’impudeur sans en passer par des images -subjectivement- impudiques (au premier rang des reproches on retrouve les enfants nus).

Mais le gros de la critique porte néanmoins sur la méthode de l’exercice : entre jeu et expérience sociologique, les internautes sont partagées. Est-ce une bonne idée ou une imposture ? Voici les arguments :

  • faible représentativité de l’échantillon. C’est corrigé semble-t-il par l’invite de Dominique Cardon : il n’empêche que le titre (accrocheur) est bien destiné à une certaine catégorie de personnes (les geeks) ;
  • Zemblanité de la recherche : on sait d’avance quels seront les résultats. Les gens ne sont pas si impudiques, et ne sont pas si facilement catégorisables que ça. Mais la puissance de calcul moderne et le tri croisé des données (sexe, age, CSP, localisation) permettront peut-être d’établir des statistiques nouvelles ;
  • Méthode de crowdsourcing (accumulation de données par le biais de la foule) : c’est normal, c’est un sondage. Mais que vont devenir ces données ? Certains #10 craignent leur récupération dans des bases de données marketing (d’autant, et d’une, qu’on peut laisser son mail ; et de deux, que l’un des acteurs de l’opération n’est autre qu’Orange, #28). C’est peut-être même cette crainte qui provoque notre pudeur.
  • Des commentaires ont disparu dans les conversations, certains interviennent sous couvert d’anonymat, d’autres usent d’ironie et de second degré, la bonne vieille théorie du complot et le mépris (ou la méprise) font alors leur apparition, ce qui ne gâte rien.
  • L’enquête se situe dans un contexte où les référents culturels (les valeurs transcendantales de Debray, l’épistémè) sont remises en cause : ne faut-il pas aussi souligner l’inanité de l’enquête ? A quoi bon s’interroger sur la pudeur quand les bourses s’effondrent ?

Enfin, des points intéressants sont soulevés concernant l’identité numérique et les médias sociaux :

  • la nécessité de développer cette ‘confiance’ [se faire des amis sur Facebook] pour développer des marchés #11. C’est l’idée que développe Karl Dubost du site LaGrange dans le billet : It’s all about you, mais c’est surtout all about your data. Ça rejoint aussi le dernier argument sur la méthode : que nous propose-t-on derrière les atours aguicheurs de sociogeek ? Au-delà du complot marketing, quelle vision de l’identité émerge des concepteurs ?
  • Si on part du postulat d’une identité fragmentée, d’autant plus par le web, qu’est-ce qui confirme que les sondés vont répondre de manière univoque ? Quelle part de leur identité va participer ? Celle qui joue, celle qui a peur de se faire spammer, celle qui est choquée, celle qui veut rester objective ? Si on laisse de côté ce risque, ça veut dire que l’enquête voit l’internaute comme une entité autonome, non fragmentée. Sur le site culturemobile, on parle d’alter ego numérique : ce que regrette Yann le Guennec de design-system. Ce dernier oppose donc à la vision réductionniste de sociogeek une approche plus systémique de la construction identitaire : […] un réseau non hiérarchique d’entités diverses et variées qui ont toutes une forme de réalité, qu’elle soit numérique, biologique, etc… Le réseau composé de ces entités en interactions est l’identité numérique. #18.
Pour résumer

Soit on part d’un individu (l’internaute) avec une identité unique qui serait fragmentée sur la Toile (profils), dans ce cas le Web est fautif (ou son usage). Soit l’identité est fragmentée préalablement à son exposition sur Internet, auquel cas on est tous schizo.

Est-ce que j’ai bien compris la perception des uns et des autres (et des uns concernant les autres) ?

Si Dominique Cardon, Yann le Guennec, Olivier Auber veulent confirmer leur position ici ?

11 commentaires pour Identité(s) 2.0

  1. L’espace de ce débat se situe entre la complexité du concept d’identité et le réductionnisme radical du concept d’identité numérique. Il faut comparer la définition de l’identité par Sun ( http://docs.sun.com/app/docs/doc/819-4628/6n6p2pm93?l=fr&a=view ) et les différentes approches sur wikipedia par exemple (Identité_(psychologie)) pour mesurer les abîmes qui séparent ces notions. Dans la notion d’identité numérique, on confond l’identité avec l’identifiant qui permet d’agréger des données, et ce glissement sémantique permet progressivement de prescrire des comportements. Cette démarche appauvrit l’espace des possibles ouvert par l’espace relationnel du réseau global. Dans ce contexte, par fragmentation de l’identité, on n’entend pas forcement une fragmentation pathologique, mais plus une diversification des contextes et des formes de représentation de soi, que permet justement la mise à distance des individus les uns par rapport aux autres, et de soi par rapport à soi, à travers les réseaux, à travers les systèmes techniques en général. Vu comme ça, l’identifiant numérique (plutôt que l’identité numérique) n’est qu’un micro-aspect (utopique par ailleurs) de l’identité numérique, laquelle reste dès lors à définir.

  2. Julien PIERRE dit :

    Tout d’abord merci pour ce commentaire.
    OK pour l’id. fragmentée et son aspect non pathologique (le schizo venait plus là pour forcer le trait. Cela dit, on pourrait se demander dans quelle mesure grosso modo Internet n’est pas pathogène ?)
    Pour revenir à sociogeek, les concepteurs ne sont pas dans une perception identité=identifiant (enfin je ne pense pas), mais en quoi sont-ils dans une vision réductionniste ? Où se situe le glissement ?

  3. à propos du réductionnisme: c’est dans les commentaires sur internetactu ( http://www.internetactu.net/2008/10/06/pourquoi-sommes-nous-si-impudiques/#comment-869016 ) :  » La sociologie (…) est “réductionniste”. Elle prétend qu’on peut rapporter les actions à des propriétés des personnes. »
    Le glissement quant à lui se situe dans le lien exclusif: identifiant unique->identité numérique->comportement individuel. Cette association est un présupposé arbitraire et génère de la confusion. Ce lien entre ces 3 types d’éléments dans le système global (humain et technique) de l’internet n’est qu’un cas très particulier. Le réductionnisme se situe aussi là.

  4. Julien PIERRE dit :

    Je comprends bien l’opposition entre réductionnisme (cartésien, rationnel) et approche systémique ; de même que le glissement de l’identifiant à l’identité.
    Sociogeek est réductionniste dans sa dernière étape, l’affichage des résultats (2 axes, 4 critères : exhib/dicret, casanier/aventurier), dans son algorithme (dont on ne sait rien), mais je ne vois pas -dans le jeu- le glissement à partir de l’identifiant unique.
    Je veux bien encore quelques éclaircissements.

  5. Pour que les données, qui sont au demeurant et objectivement la seule chose dont disposent les sites dits de ‘réseaux sociaux’ ou encore sociogeek dans cet exemple, puissent être vues comme signifiantes par rapport à des comportements individuels, il faut que ces données puissent s’articuler autour d’un identifiant unique, représentatif de l’unicité de l’individu dont on prétend observer et analyser le comportement. Sans ces identifiants uniques rapportables à des individus uniques, on a un ensemble de données représentatif d’une multitude, d’un système composé de multiples éléments, qui en outre ne sont pas nécessairement des individus. Il peut s’agir de robots, de plantes, de collectifs mixtes, etc… L’identifiant unique représentatif d’un individu n’existe pas dans le contexte d’internet. Au mieux, on a l’identifiant unique d’une interface, c-a-d son adresse IP, ce qui ne dit rien sur l’utilisateur ‘derrière’ cette interface. Une possibilité technique pour résoudre ce problème serait par exemple de transmettre l’empreinte génétique de l’individu actif lors de chaque action de cet individu sur une interface, mais on en n’est pas encore là… Donc, dans l’état actuel des choses, prétendre relier ‘objectivement’ des données à des individus est une ‘illusion consensuelle’, un présupposé arbitraire, un souhait, un désir, une prescription, tout ce que l’on veut, mais pas une réalité qui permette de construire un point de vue scientifique sur les comportements individuels en ligne. amha!

  6. Julien PIERRE dit :

    Donc on ne sait pas qui joue à sociogeek : comme disait Peter Steiner, ça peut être un ‘chien’. Partant de ce doute, l’expérience est invalide, c’est bien ça ?
    Pour être valide, il faudrait être derrière chaque participant, ou alors user de biométrie (et encore).

  7. L’expérience est tout à fait valide en tant qu’expérience, mais on ne peut pas en déduire un lien direct entre les données récoltées et le comportement d’individus humains identifiables. Là est tout le problème de l’approche actuelle de l’identité numérique (largement au delà de « sociogeek » que je ne connais pas personnellement).

  8. on peut ajouter : « on ne peut pas en déduire un lien direct entre les données récoltées et le comportement d’individus humains identifiables » … *en tant que tel*. Ceci pose bien sur un problème à la notion même de « sociologie des usages », mais ouvre des perspectives plus ouvertes (et à mon sens plus réalistes) sur la nature du peuplement des réseaux.

  9. je réfléchis, je réfléchis. Je vais bien finir par dire quelque chose 😉

  10. Julien PIERRE dit :

    Au moins votre identité 😛 !
    Bug de wordpress ou oubli volontaire ?

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