Les identités numériques

carnet de recherche vie privée données personnelles identité numérique dispositif identitaire sciences de l'information et de la communication facebook google réseaux socionumériques

La posture du chercheur : entre le Grand frère et Big Brother

La posture du chercheur, journée d’étude organisée par l’ALECSIC – ENS-LSH, le 17 juin 2010

Après une introduction d’Igor Babou, MdC+HDR, plusieurs doctorants interviennent sur la réflexivité de leur posture, principalement au regard de leur terrain : WoW, quartier urbain, prison, etc..

Ayant proposé d’intervenir sur les postures issues de mon travail sur et avec Facebook, et mon papier ayant été retenu, je livre ici le diaporama utilisé pour cette présentation (initialement prévue pour 20 minutes), avec la retranscription corrigée-enrichie par les échanges de la journée.

La posture du chercheur en vie privée : entre le Grand Frère et Big Brother

Contexte premier : conjonction dans la médiatisation de dispositifs automatisés de collecte, traitement et consultation de données à caractère personnel (DACTCDCP).

  • EDVIGE, Base-Elèves d’un côté ; les réseaux sociaux et Facebook de l’autre.

Posture naïve : cette coïncidence dans la médiatisation, et donc dans l’avènement de ces 2 catégories de dispositifs est-elle pertinente ? Peut-on les étudier ensemble ?

Cette problématique évoluera au fil de la thèse : 2ème année, tout n’est pas encore figé, notamment le titre de la thèse…

4 briques théoriques pour construire ma réflexion, et mon positionnement :

  1. Le processus de civilisation tel qu’étudié par Norbert Elias, enrichi du travail de ma directrice Fabienne Martin-Juchat sur l’économie affective. L’un des aspects de la thèse est de voir comment ces affects sont (auto)régulés par les utilisateurs de Facebook.
  2. Les procès d’informationnalisation et de marchandisation, issus des travaux de Bernard Miège, chercheur emblématique de mon laboratoire qui nous positionne (!) dans le champ des industries culturelles, récemment rebaptisées industries créatives (dans lesquelles nous pouvons ranger Facebook).
  3. Les processus de normalisation et reproduction des normes, dans 2 espaces contraignants spécifiques : l’école et l’entreprise. Avec les travaux de jacques Perriault sur la standardisation dans l’enseignement (à distance pour rester dans la spécialité de l’auteur).
  4. L’ordre de l’interaction, avec Goffman et tout son appareil notionnel : la conversation et la figuration (facework), dans une dimension qui n’existait pas à son époque, à savoir en ligne, médiatée via Facebook.
3 hypothèses

  1. Des espaces contraignants (école/entreprise) qui appellent un espace libératoire : le site de socialisation
  2. Un engagement dans le site qui appelle un contrat de surveillance librement consentie entre les interactants
  3. Un engagement dans le site qui renvoit à participer à des processus normatifs : la classification et rationalisation des affects, réifiés au service de la marchandisation des données personnelles.
Le terrain, contexte second : formateur depuis 10 ans en BTS, avec une population entre 18 et 25 ans, ayant souscrit un contrat d’apprentissage pour une formation en alternance (3 jours entreprise, 2 jours école, cf. les espaces contraignants).Mes étudiants constituent donc la population étudiée.
Pour étudier cette population, j’ai mis en place mon propre DACTCDCP (posture !).

  • classification des individus dans plusieurs listes dédiées à l’enquête (fonction de la temporalité, de leur connaissance de mon travail, etc..)
  • collecte d’un corpus des productions extimes (intime exhibé, cf. psychanalyse de Lacan et Tisseron) par fonctionnalité informatique : la capture d’écran, collée dans le traitement de texte avec indexation date-acteurs
  • ensemble d’entretiens individuels ou collectifs, quantitatifs ou qualitatifs, plus ou moins directifs, avec in fine un face-à-face avec Facebook et mon corpus.
De ce dispositif naissent 3 postures, qui viendront en écho des 3 hypothèses : le Prof’ et la formation comme processus normatif, l’Ami et le contrat de surveillance mutuelle, l’Espion et le retour aux processus normatifs.Trois postures problématiques, qu’il va falloir solutionner.
Posture numéro un : le Prof’Retour sur le métier, avec le formateur comme relais normatif par des outils standardisés, des processus cognitifs, des savoir-être destinés à l’opérationnalité exigée des BTS (des exécutants, selon un postulat fonctionnaliste).

Mais voir son métier comme une transmission de normes, délaissant la dimension pédagogique, n’est-ce pas une posture idéologique ?

Nous verrons plus loin comment répondre à cette question.

[en capture : une conversation amorcée par une apprentie venant de passer un oral professionnel dans le cadre des épreuves du BTS, où l’on valide l’exécution et l’incorporation de normes professionnelles. La suite de la conversation engage des camarades de classe, et des formateurs : chez ces derniers, posture pédagogique quasi amicale]

Contexte troisième : intensité des interactions dans l’espace-temps de la formation, avec les cours, les suivis en entreprise, les entrainements aux épreuves orales, les accompagnements dans des démarches pas toujours professionnelles, donc au contact des affects, des sentiments, et d’informations parfois très (très) intimes.Valeur heuristique de cette proximité : elle permet de décrypter les messages (car les messages sont codés, cf. capture), et donc d’approcher des ‘intentions’ du locuteur (ici un Face Threatening Act, à destination d’un tiers extérieur).

Mais cette proximité crée une subjectivité (l’enquêté est considéré comme un sujet agissant, cf. autonomisation de l’individu) : risque de filtrer le corpus (certaines données sont très personnelles : deuil par exemple), de mésinterpréter les contenus (sémiose), de se focaliser sur certaines personnes au détriment des actes de communication d’autres agents, etc..

Pour résoudre cette problématique, je convoque la sociologie d’Edgar Morin, pour qui le chercheur est amené à être double : « L’enquêté est à la fois objet et sujet ». « D’une part, détachement et objectivation à l’égard de l’objet de l’enquête ; d’autre part, participation et sympathie à l’égard du sujet enquêté ».C’est cette sympathie qui renvoie à la posture numéro deux, parce qu’obligatoire pour obtenir des données scientifiques.
Posture numéro deux : l’Ami.Facebook est un site de socialisation, entre pairs (cf. hypothèse 2).

Pour avoir une interaction sociale via Facebook avec un individu, il faut que ce dernier considère l’interlocuteur comme un pair.

Digression : la posture du voyeur ne tient pas du fait 1, de la publication (action de rendre public) ; 2, d’une banalisation de la surveillance (nous y reviendrons). </fin de la digression>

Pour tenir le rôle de pair, il faut donc construire un profil Facebook, clairement identifié (photo + nom patronymique), renseigner certaines données (tout en préservant sa vie privée), et surtout alimenter le flux des mises à jour par des statuts dont le contenu correspond à la population étudiée (faire des liens, du lol et du youtube).

Métaphore de la partie de poker.Il ne s’agit pas d’observer la partie, il faut s’assoir à la table des joueurs, et toujours passer son tour.

  • Cadre fabriqué (Goffman) : le Prof’ joue un rôle (hors ligne) puis sollicite une amitié (en ligne). Cette dernière est toujours acceptée (cf. stratégie relationnelle, Cardon)
  • Observation-participation : le chercheur est un acteur sur le terrain (parité avec les sujets observés), mais ses actions ont pour valeur (ou contenu) une certaine extimité.
  • Le chercheur est auteur du corpus : il doit équilibrer l’influence de sa présence (effet Hawthorne, Elton Mayo, école de Chicago 1930). En effet les sujets sachant la présence du Prof’ peuvent soit cacher complètement les productions (IM), soit intensifier le codage, soit accorder des attentes spécifiques au chercheur et produire en ce sens des contenus biaisés (fayotage). Le chercheur doit donc veiller à l’homéostasie du système.
Pour cela, il doit choisir un poste d’observation spécifique, et se faire oublier dans l’audience invisible (boyd).
Cette position et le DACTCDCP de l’enquête s’apparentent au Panoptique de Bentham (1780) : voir sans être vu. Il ne faut pas oublier que le gardien est membre de la prison. De plus, il y a examen des productions, et confrontation avec leurs auteurs.Dialectique de Foucault
Cette position se situe aussi sur un axe vertical : le surveillant, qu’il faut corriger (hypothèse n°2). Il n’y a plus positionnement (ou posture) hiérarchique, mais équiveillance (surveillance mutuelle, transverse, de pair à pair).Cette équiveillance est un choix méthodologique (Gabriel Tarde).
Plusieurs postures sont apparues : le labo, les auteurs, le métier, les interactions, les méthodes. Petit debriefing…
On peut vivre la réflexivité de manière intime (je doute donc je suis), mais cette introspection n’éclaire que l’individu, il n’y a pas de scientificité. Cependant, il y a une valeur heuristique à objectiver ses propres pratiques (d’enseignant-formateur, d’utilisateur de Facebook en interaction avec des ‘amis’, d’individu). De même que l’artiste apprend son métier dans l’exercice de l’autoportrait (parce que c’est le sujet qu’il connait le mieux), de même le chercheur fait des découvertes scientifique par l’entremise de la réflexivité.
L’un des aspects de cette réflexivité doit aussi porter sur la mobilisation que le chercheur fait des auteurs, et de la discipline dans laquelle il s’inscrit. Michel Foucault disait que les Sciences humaines étaient nées avec l’autonomisation de l’individu, et plus précisément que que cette autonomie avait été acquise par objectivation. Et que cette objectivation avait été construite en premier par des DACTCDCP, en l’occurence la fiche anthropométrique (Quetelet, Bertillon).Ainsi, le chercheur est re-producteur de normes :

  • la classification des sujets observés via les listes, puis l’établissement de typologies.
  • la surveillance, certes à considérer comme veille informationnelle d’une part, et équiveillance d’autre part. Mais aussi à considérer comme immersion dans la vie des sujets.
  • normalisation, ou modélisation parce qu’il y a au final établissement de modèles, une médiane issue de l’observation des comportements, des usages, des productions, etc.. On retrouve aussi ici la différence entre normalisation et normation, chez Foucault : c’est la norme qui produit le normal, et l’anormal ; et c’est à cela que participe le chercheur.
 

Quelques références proposées dans la journée, pour enrichir la réflexion et les sources sur la réflexivité et la posture du chercheur :

Je ferais justement ici un petit commentaire, suite à l’une des questions qui m’avait été posée : ce que je comprends de la vie privée selon Hannah Arendt, c’est qu’il s’agit finalement d’une sphère intime où sont incorporés les affects, c’est-à-dire quelque chose de l’ordre de l’indicible. Il y a ensuite un agir communicationnel, l’action, qui nous fait entrer dans le domaine public. Il faut comprendre la vie privée comme une privation de la chose politique (en référence au domos d’Aristote) comme une privation de l’Autre. Cela ne doit pas être confondu avec la notion d’espace public développée par Habermas, comme processus de rationalisation au service d’une classe sociopolitique. Mais je développerais ce point plus tard…

Ayant dû partir avant la fin des interventions, je tiens ici à remercier B. Bensoussan, mon voisin dans la matinée et mon modérateur dans l’après-midi, pour la richesse de ses commentaires ; je remercie également les membres d’ALECSIC pour l’excellence de leur organisation, et les invite, avec les participants de la journée et les quelques lecteurs de ce site (!) à poursuivre la conversation ici-même.

Laisser un commentaire