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MARTIN-JUCHAT F., Le corps et les médias

Sous-titrée La chair éprouvée par les médias et les espace sociaux, « Le corps et les médias » est la version éditée de la HDR de Fabienne Martin-Juchat. C’est-à-dire que la démarche épistémologique est au cœur de l’ouvrage : il est nécessaire de reprendre les constructions théoriques précédentes, les courants, les notions, quitte à en invalider certains, avant de proposer à la communauté scientifique ce qui sera à l’avenir l’objet de son étude.

Le corps et les médias, Fabienne Marttin-Juchat

Le corps et les médias, Fabienne Marttin-Juchat

Le texte est traversé par un rappel étymologique : ‘émotion’ vient du latin emovere, mettre en mouvement1. Ce qui peut nous affecter (aujourd’hui les productions des industries culturelles) n’est pas de l’ordre de l’inaction, ni du réflexe musculaire basique : au contraire le capitalisme se caractérise par un recours massif à la communication affective (cf. les sentiments du capitalisme, Eva ILLOUZ. 1996).

C’est justement l’épistémologie de l’objet ‘affect’ que veut construire l’auteure.

Chapitre Un : le corps et ses affects pensés par les SHS

Le corps n’est pas créatif, génératif comme le langage
GOFFMAN E., Les moments et leurs hommes. Textes recueillis et présentés par Y. WINKIN, Paris, Éd. de Minuit, 1988.

  1. Le corps en communication est assimilé à la notion de communication non verbale : une notion issue à la fois du structuralisme et du pragmatisme.
  2. Les systèmes de signes non verbaux sont-ils un langage (ce dernier étant différent d’une langue) ? Le corps en communication use-t-il d’un code, est-il inscrit dans une structure (cf. l’expression ‘langage du corps’) ? Peut-on communiquer sans langage, sans processus de signification ?
  3. L’acceptation de ce postulat permet de classifier les émotions2 (Darwin + Ekman). Mais cette taxinomie décontextualise le corps : le signe est désincarné.
  4. Dans le modèle cybernétique, les processus cognitifs sont aussi désincarnés (connexionnisme : cerveau = machine, cf. réseaux de neurone, voir aussi positivisme ; cognitivisme ou computationnalisme : esprit = algorithme, cf. grammaire générative de Chomsky, voir aussi constructivisme). Or les sciences cognitives confirment aujourd’hui que toutes les représentations ne sont pas modélisables. Cf. William Ross Ashby, 1952 in Design for a brain : ‘mon objectif est simplement de copier le cerveau humain’.
  5. Comme dans le dualisme corps-esprit, il y a opposition entre hardware (qui automatise, connexionnisme) et software (qui traite, cognitivisme).
  6. La recherche reste focalisée sur cette sémiotique du somatique. Goffman et d’autres à sa suite s’intéressent à la signification des gestes, mais sans considérer leur caractère affectif. Avec Palo Alto et le Collège invisible, le regard du tiers permet d’interpréter le comportement corporel, et de lui conférer le statut de signe, à l’intérieur d’un code. Or, Winkin laisse de côté des chercheurs comme Lorentz et Tinbergen (éthologie), qui ont pourtant inspiré Watzlawick, Mead, Hall, Goffman ou Birdwhistell.
  7. L’axiome « On ne peut pas ne pas communiquer » implique que c’est la réception qui occasionne la communication, et donc que l’émission peut être non intentionnelle, et non rationnelle. Partant de là, il est difficile de communiquer au niveau méta. Parce que l’objectivation permet l’appropriation (Simmel), les acteurs de la communication tendent à normaliser et par voie de conséquence à contrôler les processus de la communication affective (émission partiellement instinctive/cognition non consciente).
  8. L’axiome ‘Communiquer, c’est rentrer dans l’orchestre’ implique que la relation est régulée3. Cette épistémologie se situe donc dans la continuité de la cybernétique : l’ajustement au sein de la communication (relation ou feedback) se fait dans le respect d’un code (cognitivisme tant structuraliste que pragmatique). Or le modèle du code ne correspond pas à un ajustement des affects par le corps : le corps doit alors être considéré comme acteur de l’affect. Le corps interprète les affects autant qu’il en génère.
  9. Ainsi, épistémologiquement, l’observation du corps s’est focalisée sur les expressions visibles du visage et les gestes, liés à l’interaction verbale (logocentrisme). Or il faut ajouter à cette indexation et cette sémiose une étude sur les usages4 du corps en mouvement (corps ému, corps affecté), au sein de notre société médiatique.
  10. Au réductionnisme des méthodologies précédentes (séquençage linguistique) et à l’illusion de la recension exhaustive des affects, l’auteure oppose des comportements systémiques pour lesquels il faut mobiliser à la fois l’éthologie, la psychanalyse ou la sociologie ds foules.
  11. Dans le cadre de l’analyse des discours médiatiques, le corps est passif, ce qui n’est pas exact d’un point de vue affectif5 ; de même dans l’analyse des phénomènes de masse (groupe ? foule ? public ?)
  12. Freud a cherché le lien entre soma, affect et cognition. La publicité a raccourci l’idée que les pulsions agissent de manière inconsciente (cf. propagande et Lazarsfeld), ou non-consciente (en-dessous du seuil de conscience, c-a-d de manière subliminale, cf; neuromarketing).
  13. La psychologie sociale expérimentale code l’affect comme une émotion, séparée à la fois de la conscience et de la relation. L’hypothèse de Fabienne Martin-Juchat est bien que « les affects relèvent aussi du social, car ils structurent les relations humaines en conditionnant la naissance et l’attribution du sens ».
  14. Le rapport au corps est un invariant anthropologique, dans lequel s’inscrivent les pratiques modernes de la chirurgie esthétique ou des castings. Or l’anthropologie, et ici l’anthropologie des médias, est sous-représentée au sein des SIC (rares sont les études quali sur les corps au sein des dispositifs médiatiques, cf. Pasquier)
  15. Pour conclure, la grammatisation et la conception essentialiste des émotions gèlent l’approche sociale des émotions : la communication affective par le corps permet de construire du sens, pour soi et pour autrui.

Chapitre deux : Aux origines des relations entre corps, affects et communication

L’acte de toucher co-détermine celui qui touche et celui qui est touché.
Merleau-Ponty).

  1. Le fœtus est in-formé (formaté) intra-utero par les affects maternels. Le corps est donc un médiateur qui précède le langage : il est donc au cœur de la sémiose (sémiotique de l’interprétation ou cognition située culturellement).
  2. L’éthologie (cf. empreinte de Lorenz) éclaire la naissance du corps conscientisé (conscience réflexive, pensée symbolique) à travers le concept psychanalytique-psychiatrique d’attachement (Bowlby, 1978). A la différence des besoins de la théorie freudienne (le lien satisfait les besoins primaires de la faim et de la soif), l’attachement satisfait un besoin social et permet de se construire en tant qu’être social. Pour cela, il est nécessaire d’en passer par les lois de l’imitation (Tarde, 1892) : la passion fusionnelle mère-enfant est une imitation par contagion, c-a-d non consciente, mais une imitation d’abord des affects (enfant = miroir somatique de la mère). Cependant la distanciation qui doit s’opérer par la suite ne provoque pas rupture du lien d’attachement (cf. objectivation).
  3. Des neurones sont activés lors de la communication -consciente ou non- d’un affect. Or les neurosiences (Gallese, 2001) signalent que la perception de cet affect par un tiers va activer chez lui les mêmes neurones. J. Cosnier (1994, 1998) nomme échoïsation cette imitation involontaire. Mais c’est cette mimesis qui fonde la société : le lien social est donc affectivement et corporellement déterminé.
  4. Le nourrisson va comparer les réactions qui lui sont propres et celles qui proviennent de l’imitation de sa mère (cf. protopensée, L.S. Vigotsky). D’un espace physique au départ (surface de contact au moment de la tétée6 va naître un espace réflexif ; par un mouvement affectif vont se transmettre les codes culturels (Cyrulnik) ; le doudou est objet transitionnel dans le sens où il porte l’objectivation d’une relation affective entre Soi et Autrui. En reprenant à l’envers le procès de distanciation (qui succède à celui d’imitation), il faut bien comprendre que le symbolique vient du somatique (rapport que les linguistes ont délaissé). Fontanille (2004) parle d’une chair hypoïconisante.
  5. L’interprétation des signes se fait par une chair éprouvée7. Ce processus cognitif – par affect, n’est pas qu’une étape du développement de l’enfant-adolescent, car les neurosciences le retrouvent aussi dans le cerveau adulte ; ce qui en soit bouleverse le paradigme dualiste des sciences cognitives au profit d’une cognition pragmatique (cf. chap. Un-point 5). Il y a constitution (J.-L. Petit) à partir d’un vécu somatique (expérience du corps), dynamisé par les expériences affectives (les sentiments),  exprimé in fine par des structures (le langage).
  6. Sans émotion, il n’y a pas ni pensée rationnelle (Damasio, Livet), ni symbole (Landowski, Fontanille, Rastier et Bouquet), ni mémoire (Martins, Jeannerod), ni socialisation (Damasio). A son tour, c’est la logique computationnelle qui est battue en brèche, qui voyait la cognition comme le traitement des représentations. Le paradigme affectif suppose au contraire que les intentions et les actions sont connectées (Anscombe, 2002), contextualisées. Idem pour la perception, qui est affective et non computationnelle.
  7. Les expressions affectives ne sont pas un langage (au sens structuraliste) mais engendrent néanmoins un sens symbolique. « Elles communiquent aux autres corps par imitation et constituent (au sens de J.-L. Petit) les représentations ». Même si le corps n’est pas qu’un langage (car il porte quand même des codes), il peut par ses émotions (par sa capacité à mettre en mouvement, à émouvoir) communiquer une culture, et par des émotions qui sont elles-mêmes  produits d’une culture8.
  8. Construction de la démarche : sciences de la culture + sociologie compréhensive (éthologie) + psychologie du développement (neurosciences)

Chapitre trois : Pas de communication affective sans corps

The mind is a body in movement.
Turner, the literary mind. Oxford University Press, 1996.

  1. Le corps est un medium en ce qu’il transmet des habitus (ceux de la mère) qui sont incorporés (par l’enfant) puis excorporés, ou exprimés. Ces affects exprimés sont de 3 types : les passions, les émotions et les sentiments. Alors que la médiumité du corps gèle toute approche structurale, la volonté d’une classification semble paradoxale. Néanmoins, il ne s’agit pas de cloisonner ici les activités affectives en les décontextualisant mais de les identifier par le degré de conscientisation de leur perception.
  2. Damasio : régulations biologiques (douleur, pulsion) ; émotions comme réponse stéréotypée ; sentiments comme configuration sensorielle devenant représentation symbolique (le rouge comme désir). « C’est lorsque advient un sentiment de soi que l’individu qui a des sentiments en prend conscience ». Processus de la conscientisation : potentialité d’un déclencheur émotionnel, dont les signaux sont traités par les aires d’induction à destination de certaines zones neuronales, dont l’interconnexion va donner forme aux intentions9.
    • Les pulsions (ou passions, car il y a rapport de soumission et passivité de l’individu par rapport à cette catégorie d’affect ; la faim, le pouvoir. Cf. J.-D. Vincent, 2002) = état fusionnel non conscient, avec réactions visibles et incontrôlables, très expressives et contagieuses (imitation).
    • Les émotions (mises en mouvement, donc volontaires) : schèmes de réponse instinctive à des expressions universelles (rires, pleurs), OU phénomènes s’exprimant sous des formes culturelles marquées.
    • Les sentiments non conscients sont peu expressifs, les expressions physiques sont culturellement marquée;
    • Les sentiments conscients peuvent être exprimés verbalement.
  3. Le corps est aussi médiateur/vecteur dans ce processus de conscientisation, entre stimuli non conscients et symbolisation a posteriori. Il y a sentiment quand il y a conscience (réappropriation) d’une passion ou d’une émotion. Puis il peut y avoir contagion par projection (sympathie/empathie, cf. identification du spectateur au héros et réappropriation du récit).
  4. Les odeurs sont de puissants  inducteurs pulsionnels (cf. odorat des rongeurs, odeur de la mère, la Madeleine de Proust), d’où la nécessité d’en freiner la contagion (cf. moralisation du sensuel) ou au contraire de la provoquer (cf. marketing par le sensoriel).
  5. Le potentiel passionnel magnifié par la projection (identitaire) peut provoquer une fusion avec un univers symbolique (transe), y compris au niveau collectif. Or cette fusion peut être instrumentalisée par les acteurs (des industries culturelles et créatives).
  6. Le quotidien est moins rempli d’affects basiques (joie, tristesse) que de complexe émotionnels (les humeurs diffuses et peu exprimées, en soi et en l’autre). « Le sentiment est un construit culturel qui se nourrit d’images des passions et des émotions. Il est le produit d’interactions somatiques, remanié par une conscience qui ne perçoit que ce qu’on lui a appris à percevoir » (sur ce dernier point, concernant l’éducation aux affects, cf. Foucault et la discipline). Exemple : la communication commerciale construit en amont des associations entre sentiments et apparences (cf. industrie de la mode vestimentaire, et l’analyse structuraliste de Barthes), la perception de ces apparences provoquera donc in fine des sentiments.
  7. Le discours des marques (la publicité) fait de ce fétichisme (projection sur un objet d’une valeur ajoutée qui n’est pas intrinsèque à l’objet) une religion (acte de relier les hommes). L’enjeu de la publicité est d’entretenir cette mythologie par l’incorporation de valeurs. Cela explique aussi les propositions de coaching sur le développement de soi par la conscience du corps.

Chapitre quatre : Étudier les usages du corps affectif en communication

  1. « Il nous appartient de construire cette anthropologie des usages du corps affectif dans notre société dominée par des logiques marchandes ». L’axiome de la publicité : je consomme, donc je ressens, donc je suis implique d’éclairer les responsabilités sociétales des entreprises.
  2. L’anthropologie du corps (D. Le Breton), dans la continuité de l’interactionnisme symbolique (sociologie compréhensive) aborde les rapports d’objectivation de l’individu occidental avec son corps (voir notamment ses travaux sur les pratiques du corps extrême). Il faut cependant dépasser cette acception exclusivement socioculturelle pour y insérer (incorporer) les processus affectifs, pour renouer avec l’équilibre nature/culture.
  3. L’anthropologie par la communication (Y. Winkin) propose d’étudier « la performance de la culture, et non plus la simple transmission de messages ». Il s’agit donc, à partir de là, d’interroger les performances communicationnelles des marques qui éprouvent le corps. Quant à la méthodologie de l’ethnographie employée, il faudra aussi s’interroger sur les implications (corporelles) d’une projection de l’observateur. Enfin, les impasses de ces deux approches obligent l’auteure à reformuler ainsi  son approche : anthropologie par la communication affective, centrée sur les usages du corps.
  4. Les SIC observent comment la mise en pratique d’une technique par des acteurs construit du sens, du lien et des normes. Dans la continuité des travaux de Bernard Miège, il s’agit même d’étudier les enjeux sociopolitiques de ces pratiques et des logiques d’acteurs.
  5. La microsociologie des usages se focalise sur les interactions quotidiennes sujet-objet (technologique) : pour cela, elle intègre l’action située et la cognition distribuée, c’est à dire qu’elle place la situation (le contexte, l’environnement) au centre de la triade cognition-action-communication. Ainsi la cognition distribuée mobilise  le non verbal (dont les affects) et l’action située les dispositifs techniques (interface, documents).
  6. L’étude des usages par ces méthodologies permettra d’observer le bricolage (De CERTEAU), le faire avec (PERRIAULT) des affects, en tension entre corps et artefact. Ces observations devront se combiner avec une analyse des usages et des pratiques du corps affectif.
  7. « La société de consommation repose aujourd’hui sur des stratégies de communication affective qui sollicitent violemment le corps ».
  1. cf. nouvelle signature Peugeot : motion & emotion []
  2. cf. phalanstère de Fourier []
  3. cf. Goffman et l’ordre de l’interaction []
  4. pour en revenir à la sémiotique originelle de Saussure []
  5. cf. campagne du CSA sur la violence et les mineurs []
  6. Mieux : pendant la grossesse, l’enfant est imprégné par la mère, le contact somatique est aussi sémiotique et s’impose -de manière prégnante- au foetus. Les anglais traduisent la gestation avec le terme ‘pregnancy’ []
  7. mise à l’épreuve, c-à-d une chair comme actant, mais aussi une chair comme preuve, cf. homme=document, Salaün []
  8. Lire par exemple iPad, canard de séphora et culture marchande, article publié sur Libération, 12/02/2010 []
  9. Voir ce billet sue Esthétique cognitive, et notamment l’illustration n°1 []

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