Les identités numériques

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Sur Twitter, début juillet j’avais vu passé ça.

Stéphane Hugon recommande la sociologie de la conversation de Tarde pour analyser les messageries sur internet. #sociologie #DH2011
@dteyssou
Denis Teyssou

Je me suis donc renseigné :

Dans cet ouvrage, on découvre quantité d’intuitions, ou de propositions dont le matériau réside dans la littérature des siècles précédents (aussi loin qu’on trouve de la littérature, en fait). En termes d’intuition, il est saisissant de voir à quel point Tarde précède des chercheurs comme Elias ou Habermas.

Elle [la conversation] travaille donc puissamment à l’œuvre de la civilisation, dont la politesse et l’art sont les conditions premières.

La conversation est mère de la politesse.

Ce sont les conversations privées, mondaines, à partir de la seconde moitié du dernier siècle, qui ont été les sources cachées du grand courant de la Révolution.

L’évolution du Pouvoir s’explique donc par l’évolution de l’Opinion qui s’explique elle-même par l’évolution de la conversation, qui s’explique à son tour par la série de ses sources différentes : enseignements de la famille, école, apprentissage, prédi­cations, discours politiques, livres, journaux.

Les cafés, les salons, les boutiques, les lieux quelconques où l’on cause, sont les vraies fabriques du pouvoir.

Et j’en pourrais en citer quantité d’autres, relatives à l’Opinion ou la réputation. Un passage m’a interpellé : Tarde explique que, avec la vie nomade de l’industrialisation et l’urbanisation (un texte de 1901, rappelons-le), la conversation n’est plus possible, et qu’elle se trouve remplacée par la correspondance épistolaire. Vous voyez où je veux en venir : il n’y a qu’un pas vers les écrits d’écran et la socialisation en ligne. Un exemple, qu’il emprunte à Horace (1er siècle après JC) : ces doux babils du crépuscule se répétaient à l’heure accoutumée. On trouve ce genre de rituel chez les usagers du clavardage ou des réseaux sociaux numériques. danah boyd (2007) avait identifié aussi le palliatif que les RSN procuraient face à l’impossibilité d’avoir un lieu réel de socialisation en dehors de toute structure de pouvoir (quelque part entre l’école et la maison). Néanmoins, Tarde estime que, si la correspondance épistolaire a augmenté en volume, c’est principalement parce que s’envoient beaucoup de lettres d’affaires, et que les lettre personnelles si, à mesure qu’elles deviennent plus nombreuses, ne deviendraient pas plus courtes, ce qui semble probable, et plus sèches aussi. (…). Il serait surtout intéressant de connaître les transformations intimes de la substance des lettres aussi bien que des conversations, et la statistique ne nous offre ici aucune induction.
L’idée de constituer à l’époque une statistique des conversations fait écho – en partie – aux sciences sociales d’aujourd’hui. La question est donc de savoir si, avec les techniques relationnelles d’aujourd’hui, la substance des lettres s’est amenuisée. Quel rôle joue le dispositif sur cette substance (notamment via interface et fonctionnalités) ? Quelle substance est produite par les auteurs ?

Pour répondre – ici à cette question – je me suis prêté à un petit jeu, sans prétention scientifique. J’ai compté combien, en 24 heures, de statuts étaient publiés sur mon mur Facebook, combien donnaient lieu à des interactions (en ligne), et quelle était la nature du statut et de l’interaction qu’il provoquait en retour.

J’ai 237 amis (dont certains sont bloqués) : en 24 heures, 40 d’entre eux ont posté 68 statuts différents (j’ai fait àa cet été, pendant les vacances, je recommencerai l’expérience à l’automne).

  • 1/3 des statuts correspondent à une mise en ligne d’images (photos depuis le mobile, vidéos depuis Youtube) : 22 occurences ;
  • 22% sont des messages écrits par un utilisateur (15 occurences), 21% sont des republications (depuis Twitter ou un fil RSS ; 14 occurences) ;
  • Il y a eu deux messages directs (d’un utilisateur X vers Y, mais néanmoins affiché sur ma timeline car je suis l’ami des deux) ; 2 checkin (par Foursquare et Facebook Places) ; deux scores d’applications-tierces ; 1 changement de photo de profil.

L’image l’emporte donc sur le texte, a priori, car si l’on additionne les productions endogènes et exogènes (republication), on obtient 43% des statuts, et encore plus avec les messages directs, les checkin et les scores. Il y a beaucoup de republications en provenance d’amis geek : je pense que ça fausse un peu les résultats ; mais j’ai beaucoup d’anciens étudiants comme amis, qui postent beaucoup de photos, donc ça devrait s’équilibrer. Par contre, on note le faible investissement dans la géolocalisation et les applications de jeux (pourtant ce sont les vacances…).

Sur ces 68 messages, il y en 27 qui ont reçu un J’aime (40% des statuts), 22 un commentaire (32%) : 18 messages ont reçu à la fois un J’aime et un commentaire. En volume, l’écart entre les marqueurs explose : 104 J’aime pour 77 commentaires. On le devine : le premier nécessite un seul clic, le second nécessite un clavier, et quelque chose à dire… Tarde semblait avoir raison… quoique, comme il le dit lui-même :

Il faut être arrivé à un haut degré d’intimité affectueuse pour pouvoir se permettre, quand on est deux amis ensemble, de garder longtemps le silence.

Mais allons plus loin.

Les statuts ne reçoivent pas une réaction proportionnelle à leur présence :

  • ainsi, tout le monde semble se désintéresser des mises en relation que ce soit avec une personne physique ou une marque, un lieu ;
  • la republication semble aussi peu intéresser les amis : sur 14 messages, seuls 2 ont reçu une réaction (un J’aime et un commentaire, à chaque fois de personnes différentes). Est-ce parce que les messages provenant d’autres plateformes ciblaient d’abord d’autres cercles sociaux ? Si c’est le cas, il faut revoir sa stratégie de diffusion ;
  • les photos, si elles sont les plus nombreuses, ne sont pas forcément les plus approuvées : 71 réactions (dont 50 J’aime), contre 84 réactions suite à des messages écrits. Pour ce type de contenu, on se rend compte qu’il n’y a que 38 J’aime, et 46 commentaires (contre 20 commentaires sur les photos).

Ainsi, la réaction est proportionnelle à l’effort cognitif : pour un coup d’œil à une photo, un clic suffit ; mais la lecture d’un texte (même court) semble conduire à la production d’un autre texte. Peut-on dire alors que démarre une conversation ? Plusieurs arguments s’opposent :

  • Il y a bien échange entre individus, mais à y regarder de près rares sont les vrais dialogues : un message a reçu 8 commentaires (c’est le mieux loti du corpus), de 5 personnes différentes (dont l’auteur). Néanmoins, la moyenne est à 3,5 allocutaires par message commenté. Tarde disait que le monologue précède le dialogue : le compliment a été la relation unilatérale qui, en se mutualisant, à mesure que l’inégalité s’atténuait, est devenue la conversation. La réciprocité de l’amitié (à la différence de Twitter par exemple) et l’absence de Je n’aime pas expliquent la mutualité, de même que l’uniformité de l’amitié selon Facebook (et l’ensemble des idéologies afférentes aux réseaux de pairs) explique l’égalité. Dans l’Homme trace, je parlais de surveillance mutuelle librement consentie (du latin mutare, changer, qui partage avec émotion, emovere, la racine commune movere, motus : le mouvement) : dans notre cas, la surveillance sur Facebook concernait le repérage des mutations dans l’état émotionnel de nos amis, et à rebours l’attente d’une réaction quand notre état émotionnel change.
  • Or cette surveillance mutuelle équivaut à réagir quand un changement est identifié parmi ses amis (et à l’inverse, dans une visée très utilitariste : on accepte de se placer sous la surveillance de ses pairs afin qu’ils réagissent dès l’identification du moindre de nos changements) : les messages qui provoquent des réactions (parmi les plus nombreuses) sont des annonces situées soit en creux de la vie professionnelle (début ou fin des vacances), soit au cœur même de la vie affective (rupture amoureuse ou félicité). Il faudrait identifier la nature des liens entre les interlocuteurs, ainsi que la portabilité et la performance de la conversation en-dehors du dispositif pour voir si, comme le pensait Tarde, sécheresse  il y a dans la communication médiatisée par ordinateur.
  • Pour épancher cette soif, Pastinelli (2006) et Vanbremeersch (2009) parlent de socialisation bistrotière, faite de conversations de comptoir, dans des lieux quelconques où l’on parle de choses quelconques, où les interlocuteurs et les propos se succèdent dénués – a priori – d’enjeux sociétaux ou politiques : nous sommes donc loin de l’espace public politique d’Habermas. C’est ce que j’appelle l’espace anecdotique (du grec αν-εγδοτα : chose non éditée ; Julien PIERRE, 2010) : un lieu et un moment où les allocutaires sont identifiés (donc dans le cadre de la vie privée) et avec lesquels s’échangent des informations ou des opinions relevant de la vie affective, à partir desquelles le processus de rationalisation peut conduire à une instanciation délibérative à destination d’une audience non identifiée et par un dispositif médiatique : l’espace public politique.

Mais ce dernier point mériterait plus de développement.

Bibliographie

  • Boyd, Danah (2007), « Why Youth (Heart) Social Network Sites: The Role of Networked Publics in Teenage Social Life ». In Buckingham David, Youth, Identity, and Digital Media, Cambridge : MIT Press, pp. 119-142.
  • Pastinelli, Madeleine (2006), « Habiter le temps réel : ethnographie des modalités de l’ »être ensemble » dans l’espace électronique », Anthropologie et sociétés, Volume 30, numéro 2, pp. 199–217.
  • Pierre, Julien, « Génétique de l’identité numérique. Sources et enjeux des processus associés à l’identité numérique », Les cahiers du numérique, Volume 7, n°1/2011, pp. 15-30.
  • Tarde, Gabriel, L’opinion et la foule, Paris, 1901.
  • Vanbremeersch, Nicolas (2009), De la démocratie numérique, Paris, éd. Seuil, collection « Médiathèque « .

4 commentaires pour 24 heures de conversation

  1. Camille A dit :

    Très intéressant, peut-être à rapprocher de l’idée de « Kakonomie » (http://gloriaoriggi.blogspot.com/2011/01/kakonomics-or-strange-preference-for.html) ?!

    Les « 21% sont des republications » sont au coeur de mes travaux : quels usages de ces « agents-facilitateurs » (cf http://bit.ly/islysE)? comment les mesurer ? quel impact sur la réputation d’une marque ? etc.

    Au plaisir d’en débattre donc :-)

  2. Julien PIERRE dit :

    La kakonomie en première lecture me parait encore plus cynique que l’ordre de l’interaction de Gofmann (surtout l’exemple de l’éditeur et l’écrivain). Il s’agit de stratégies pour préserver la face d’autrui. Il y a aussi une approche par l’intentionnalité que seul un philosophe peut se permettre. De même que l’appel à étudier une tendance au downgrading social : in order to understand why life sucks, we should look also at norms of cooperation for a local optimum and a common worse. Cela contredit le biais d’optimisme identifié en économie comportementale (Acquisti).
    Cela étant, quelques entretiens que j’ai menés avec des utilisateurs de Facebook (mes étudiants) et qui en partie se retrouvent dans l’échantillon de cet article, dévoilent un discours qui rejoint cette kakonomie, mais non pas tant que leurs attentes se tournent vers des échanges low-quality, plutôt parce qu’ils reconnaissent que les échanges sur les réseaux socionumériques sont naturellement moins intéressant que ceux de la vie IRL. Le high-quality serait réservé aux interactions en face-à-face, et le regard low-quality rejoignant la critique de l’utilitarisme social de l’outil.
    N’est-ce pas d’ailleurs contradictoire avec les agents-facilitateurs ? Ou avec la prescription ordinaire (Coutant & Stenger) ? Si en effet la republication ne se destine pas à valoriser la face de l’émetteur, mais à situer l’interaction dans un modèle perdant-perdant (low-low), quel intérêt pour la marque ?

  3. Camille A dit :

    De prime abord je ne dirai pas que c’est contradictoire, dans le sens où une marque peut récupérer de nombreuses informations de contextes grâce à cette forme de prescription : quelles informations, à quelles communautés (ou réseaux), avec quelles modifications (redocumentarisation ?), pour quel impact, etc.

    Ensuite, en termes de qualités de l’interaction il est clair que ce n’est pas ce qu’il y a de plus valorisant pour l’utilisateur, et de plus intelligible pour la marque, surtout si l’on rajoute à cela le développement des boutons (cf Ertzscheid).
    Mais je ne suis pas sûre que in fine ces usages ne soient pas complétement valorisant, car ils mettent en avant l’aisance face à l’outil de l’utilisateur, sa capacité à informer (« un bon consommateur d’info est avant tout un bon producteur d’infos » [Le Moigne] ou un relayeur ?), à produire des connaissances-actionnables (Dumas et Le Moigne) voire à participer à la construction des perceptions que ses « amis » auront d’un sujet (et on commence à toucher à la réputation). Je mènerai des entretiens pour en savoir plus…

    Et si la prescription est « ordinaire » (pour reprendre Stenger/Coutant) c’est que dans un certains sens elle ne vise pas la qualité (le high) mais repose sur le low pour être quotidienne. Imagine toute la journée devoir (pour s’assurer une forme de sociabilité ordinaire elle aussi) développer une forme d’échange comme la notre actuellement (faisable, mais plus « prenante » en termes de temps à long terme).

    En tout cas merci pour tes réflexions, j’en prend bonne note.

  4. Julien PIERRE dit :

    Ce que tu dis à partir de Le Moigne est intéressant, surtout, en ce qui me concerne, la construction des perceptions par un tiers, et l’embrayage après sur les représentations (la réputation par exemple), avec une démarche rationnelle partant de la subjectivation des émotions en affects jusqu’à la distanciation des sentiments, puis de l’opinion. Schéma que je situe dans l’espace anecdotique, comme instance délibérative sous-jacente de l’espace public politique.

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