Les identités numériques

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La vie privée est-elle un privilège ?

En anglais, on parle de 'privacy'1, qui colle peut-être mieux à la racine latine du terme : est privé ce qui est de l'ordre du particulier. Celui qui bénéficie de privilèges bénificie d'une loi qui lui est particulière. La 'privacy' serait donc une vie particulière, en ce sens qu'elle serait déconnectée de la vie publique. On traduit souvent le terme en sphère privative, ou domaine privatif pour marquer la séparation entre ce qui est public et ce qui est privé.

Comment déterminer la vie privée ?
Comment est déterminée la vie privée ?

Il n'empêche que la définition du terme, même aux Etats-Unis, n'est pas définitive, d'autant plus que les réseaux sociaux en ont fait bouger les contours. Ainsi, une discussion récente, sur quelques blogs américains, a placé le concept de 'privacy' en tension entre cadre technologique et cadre social.

  1. Andrea DiMaio, Forget Privacy, it's just an Illusion (28/09/2009) – Andrea est vice président et analyste chez Gartner Research, ancien responsable du R&D framework de la Communauté européenne. Italien d'origine, il a reçu une formation d'ingénieur électronique à Polytechnique Milan.
  2. Bob Blakley. Gartner gets privacy dead wrong (05/10/2009) – Bob travaille pour BurtonGroup (cabinet de consultants IT concurrent de Gartner). Il était auparavant salarié chez IBM.

Il faut reconnaître que les médias sociaux provoquent deux sortes de sentiments contradictoires, entre crainte et frénésie. Mais si Andrea DiMaio avoue être un utilisateur passionné, il n'en pas moins vigilant concernant les usages qu'ils occasionnent (notamment pour les enfants qui ne feraient pas la différence entre vie réelle et vie en ligne).
Bob Blakley est plus ferme dans sa critique, puisque pour lui, Facebook crée des risques non nécessaires (unnecessary privacy hazards).
Pour Calvin POWERS (d'IBM), le problème est lié à l'autodivulgation des données sensibles (for a free T-Shirt or a 10% discount) et au souhait un peu naïf des internautes que les conséquences soient mineures (que du spam ?).
Andrea explique alors que pour un autre dispositif, la vidéosurveillance, les données ne sont exploitées qu'en cas d'infraction. En ce sens, il y a donc respect de la vie privée.

Personal data as currency

A côté du cynisme de Calvin POWERS se dessinent quand même des perspectives beaucoup plus sombres, signalées il y a plusieurs années, comme nous le rappellent les commentateurs du 1er billet : Richard Hunter avait certes écrit un livre en 2002 (World without secrets) mais bien avant encore c'est surtout le message de Scott McNealy (CEO de Sun en 1999) qu'il faut retenir : You have zero privacy ! Get over it !
Martin KASTE, dans son billet Online data present a privacy minefield prend l'exemple de la société (très américaine) nextmark.com (une place de marché pour listes de diffusion). Pour son CEO, Joe Pych, les données personnelles permettent une meilleure relation clientèle : Without that, you're just a number.
Le design des interfaces peut ici lever les freins des internautes encore réticents à délivrer des données sensibles. Pour Alessandro ACQUISTI (économiste, Carnegie Mellon University), plus les sites web sont fun and cheesy, plus ils provoquent l'exhibition des internautes. Inversement, les règles de confidentialité des sites web tendent à disparaître petit à petit (HOOFNAGLE, Berkeley School of Law).

10 ans après l'adresse de McNealy, Andrea DiMaio semble particulièrement défaitiste : No matter how careful we are, we are going to lose control of our privacy. Et de lister toutes les métadonnées exogènes, tout ce processus identitaire alimenté par des tiers, via les tags des photos de Facebook ou les captures de GoogleStreetView.

Sur Flickr on est flické

Bob Blakley préconise d'identifier à la fois ceux qui sont taggués, ceux qui tagguent, ceux qui photographient2, ceux qui regardent ou commentent la photo. La multiplication des métadonnées permettrait d'éviter les rumeurs. Il y a en tout cas ici un algorithme à construire, en terme d'e-reputation. Au final, le réseau social en sait beaucoup sur nous (beaucoup plus que nous ?). Complété par les webcams et le GPS de nos mobiles, la traçabilité et la transparence sont permanentes. En creux, cela signifie aussi que l'invisibilité porte la marque du soupçon. Andrea aurait du mal à expliquer à sa femme pourquoi il éteint son téléphne, et il aurait encore plus de mal à accepter que sa fille en fasse autant quand elle sort.
L'analyste de chez Gartner se souvient alors de la signature mail d'un confrère, Daryl Plummer : Integrity is what you have when no-one is watching. En français, on a le dicton : "Pour vivre heureux, vivons caché". Or ce temps est fini, dorénavant, il y aura toujours quelqu'un qui regarde, nout dit Andrea. L'un des commentateurs déclare même que la bataille est perdue.

Sur un autre billet, Adam SHOSTACK du blog collectif EmergentChaos déclare même : We no longer have a society. En faisant référence à Alvin Toeffler (auteur de Future Shock), il constate que les relations interindividuelles entremêlent indifférence et surveillance (cf. 'gated communities').
A ce radicalisme il faut bien entendu opposer l'idéalisme de la confiance des individus dans le cadre technique au sein duquel ils évoluent, tel que signifié par exemple chez Coby ROYER (resp. commercial chez Symplified, prestataire en cloud computing): Simple-privacy is a special case of trusting others with assets. In the world of privacy, the asset is information.

La technique (nous) marque autant qu'elle (nous) masque

On le voit par la profession des intervenants, l'approche techniciste prédomine : modèle cybernétique à l'instant, utilitarisme de la vidéosurveillance, opportunisme des commerciaux s'opposent néanmoins au reproche fait par un commentateur (#): aujourd'hui, notre identité réside dans des serveurs d'entreprise (que ce soit l'Intranet ou les sites marchands).
Il n'est pas le seul à critiquer ce primat : longtemps on a pensé que, comme il est impossible de cadrer socialement les comportements individuels, il fallait alors encadrer les données sensibles par une réponse technique. Une décennie d'efforts n'y ont pas réussi, avoue Bob Blakley. En effet, pour l'analyste du BurtonGroup, il ne faut pas se baser sur le cadre suivant : Privacy is defined as control of secrecy. Le contrôle n'est pas techno-déterminé, la technologie doit servir à construire des espaces sociaux dans un monde électronique, nous dit-il.

Si le respect de la vie privée n'est pas technodéterminé, il serait alors socialement déterminé : il s'agirait donc d'une question de confiance entre des tiers qui se livrent des secrets. Blakley insiste : Privacy is the problem after you share sensitive information, par exemple chez le médecin. Il existe donc un cadre social, la Loi, qui régit le respect de la vie privée, dans un cadre particulier : le secret professionnel.
Cependant, même la Loi n'évite pas les indiscrétions, précise un commentateur (#). Ainsi, il n'y a pas de dispositif pour traquer la consultation des données (cookies) collectées par les sites web. Ces derniers, estime Calvin POWERS, ne peuvent garantir la confidentialité des données collectées (aux USA). De même, il existe une loi fédérale pour garantir le secret professionnel, mais aucun cadre réglementaire ne vient limiter la saisie volontaire de données sensibles.

Autant il est possible de préserver la vie privée dans des cadres sociaux (institutions, lois), autant il est impossible de la faire dans le cadre interindividuel : c'est tout le problème généré par les réseaux sociaux.

Bob Blakley rappelle que la privacie a toujours existé (cf. secrets professionnels), ce n'est donc pas un problème social ou technique. Au contraire, un commentateur sur EmergentChaos ne s'y trompe pas (#): la vie privée est un concept moderne-occidental. Quid de la vie privée chez les peuples premiers ?

Gossip management

Ainsi, comment faut-il comprendre, de manière anthropologique, ce qu'est le respect de la vie privée ?
Déjà, ce n'est pas le management de la rumeur (Privacy management is not about disclosure control, Calvin POWERS).
Pour Bob Blakley : Privacy is a social good which we give to one another, not a social order in which we control one another. Le respect de la vie privée ne passe pas par un cadre social adossé à des dispositifs techniques (BigBrother). Il faut bel et bien préserver la vie privée, mais ce n'est pas parce que la technique ne peut nous cacher qu'il faut en profiter pour observer/surveiller autrui. Ce qui implique in fine l'application d'un autre cadre social, l'éducation : savoir respecter la vie des autres !
We are our brothers' keepers, nous dit B. Blakley. Nous sommes des 'little sisters', avait dit aussi Jan CHIPCHASE.

Jean-Marc Manach affirmait récemment que Internet n'est pas une société de surveillance, mais une société de transparence (in Ne montrez pas vos fesses sur le Net). Seulement la première s'affirme d'autant plus que la seconde est facilitée par les interfaces. Faut-il alors, comme le réclame le juriste Lawrence LESSIG, lutter contre la transparence ?

Entre Code civil et code informatique

Brandeis (membre de la Cour Suprême en 1916) expliquait que la transparence, comme le soleil, était le meilleur des désinfectants, et permettait de réguler le marché. Il est à l'origine des 'targeted transparency actions", qui permettent de comparer la valeur d'un bien provenant de producteurs différents.
Lessig rappelle que depuis 2006 règne sans contradiction le 'transparency movement', qui a commencé avec l'obligation des Représentants à mettre en ligne leur emploi du temps et à atteint son apogée avec l'élection d'Obama3. En effet, la réforme de la Santé prévoit que les médecins mettent en ligne les accords qu'ils ont avec l'industrie pharmaceutique, afin de réguler leur pouvoir de prescription. Les agences de renseignement vont devor publier sous format ouvert des données sensibles. Ce mouvement de libération des données s'inscrit dans une logique de mesure de l'efficacité des organisations publiques, de lutte contre la corruption et le lobbying, mais s'inscrit aussi dans le marché florissant du traitement des données.
La logique de la transparence s'applique déjà par l'historisation des votes de chaque Sénateur : grâce à ça, Lessig dévoile combien les lobbies ont versé à ceux qui les avaient défendus. The panopticon will have been turned upon the rulers, la transparence conduit à la sousveillance.

Evidemment, cette transparence n'est pas négative, mais Lessig craint que le citoyen, électeur ou consommateur, soit noyé sous des tonnes d'informations produite par cette logique de transparence : trop d'informations tue l'information ! The result is a systemic misunderstanding. D'autre part, la transparence du lien entre argent et décision politique crée le doute : Untel a-t-il voté pour l'argent, ou par conviction ? Est-il seulement capable d'avoir des convictions ? Tous les votants sont-ils corrompus ? De même que pour l'invisibilité, la transparence aussi porte la marque du soupçon.
Dans certains cadres professionnels, la transparence peut avoir des effets négatifs : d'un côté atteinte à la protection des sources par les journalistes, atteinte au silence de l'instruction ; de l'autre danger de l'amateurisme dans le journalisme participatif type UGC.

Il est nécessaire d'éduquer autour de ces informations, de faire appel à la raison et à l'attention, de remettre en contexte les informations publiées, de les filtrer, et ne pas se contenter de s'exprimer en 140 caractères…, nous dit Lessig. Mais il entrevoit une autre solution : la licence globale.
Lessig imagine que si l'on collecte auprès des groupes de pression et des industries les fonds qu'ils distribuent habituellement et que l'on redistribue forfaitairement cette contribution aux parlementaires, journalistes, experts, etc.., on ne pourra les soupçonner de la moindre corruption. Plusieurs sites fonctionnent de la sorte (modèle philanthropique), comme le site indépendant de journalisme d'investigation ProPublica, ou CraigList qui se distingue du modèle économique des petites annonces, dominant dans la presse locale.
De même, les réseaux P2P sont apparus en réaction au cycle d'innovations technologiques du marché audiovisuel : vynil, puis cassette, puis CD, puis MP3 ; VHS, puis DVD et maintenant HD-DVD ou BluRay. Ces formats propriétaires sont contraire à la logique de transparence : en accédant au code, les utilisateurs se réapproprient un contenu, qu'ils partagent en accédant aux réseaux (mais sous couvert d'anonymat).

La suspicion est le problème à résoudre, et la transparence en est le remède, mais un remède qui porte en soi nombre d'inconvénients, dont le principal serait peut-être l'excès dans l'interprétation (à la fois trop d'interprétations, et trop d'interprétations abusives).
Ainsi la vie privée se pose comme enjeu sociopolitique : faut-il lui accorder le statut de privilège en en garantissant la confidentialité par un cadre sociotechnique, combinant textes de loi et dispositifs de surveillance ? Ou bien faut-il accepter la privation de l'intimité, la transparence de la sphère privative provoquée par l'hyperconnexion du monde moderne ? Entre transparence et surveillance de la vie privée se repose la question de notre acception de l'individu et de notre rapport à autrui : la misanthropie conduit autant au cynisme, à la surveillance liberticide qu'à la transparence forcée ; la philanthropie est synonyme d'idéalisme candide, parfois d'amateurisme et à tout le moins d'égalitarisme forcé.
Un entre-deux est-il possible ?

  1. On en viendra bien un jour, en France, à parler de privacie (comme on a francisé les 'litteraties'). []
  2. A ce sujet, lire Des individus sous l'uniforme, dans La vie sociale des images. []
  3. On se souvient aussi du robots.txt de la Maison-Blanche, complètement épuré à l'arrivée du nouveau locataire. []

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