MATTELART, Armand. La globalisation de la surveillance

Dans la Globalisation de la (la décou­verte, 2008), Armand Mattelart revient sur les évène­ments et les concepts qui ont for­gés, depuis les Lumières, la société de dans laquelle nous évoluons aujourd’hui.

La globalisation de la surveillance

On peut faire remon­ter l’ de la au début du XVIIIème siècle, avec la prise en compte du dan­ger pro­vo­qué par cer­taines caté­go­ries d’individus : on peut reprendre ici les exemples don­nés par Vincent Denis dans son ouvrage Une his­toire de l’identité, 1715 – 1815.

  • Les pes­ti­fé­rés : avec la Peste de Marseille appa­raissent les pre­miers migrants conta­gieux, et afin d’éviter la pro­li­fé­ra­tion de la peste au reste du ter­ri­toire fran­çais, les auto­ri­tés vont ins­ti­tuer les pre­miers titres d’identité.
  • Les vaga­bonds : avec la démo­bi­li­sa­tion de l’Armée de Louis XIV, qui pro­pulse sur les routes des mil­liers de mendiants.

moderne

Viendront s’ajouter bien évidem­ment les per­son­nages et popu­la­tions par­ti­ci­pant aux mul­tiples révo­lu­tions (1789, 1830, 1848, 1870) : la doit se moder­ni­ser et emprunte au para­digme des Lumières la ratio­na­li­sa­tion1 qu’elle appli­qué à ses tech­niques d’ et de contrôle.

  • Invention et dif­fu­sion de la dac­ty­lo­sco­pie ( des empreintes digi­tales) et de la pho­to­gra­phie judi­ciaire (des déte­nus), dont les don­nées consti­tue­ront les pre­miers registres d’anthropométrie déve­lop­pés par Alphonse Bertillon.
  • Jérémy Bentham pro­pose dans le Panopticon de réor­ga­ni­ser l’univers car­cé­ral, en aug­men­tant l’efficacité des gar­diens qui d’un endroit unique pour­ront voir l’ensemble des cel­lules (vision )2.

Mais à cette moder­ni­sa­tion des moyens d’ à des fins sécu­ri­taires se joint une autre forme de contrôle, qui vise aussi une meilleure pro­duc­ti­vité : l’industrie adopte l’Organisation Scientifique du Travail (OST) de Taylor, puis de Ford. La divi­sion du tra­vail passé d’abord par l’obser­va­tion (scien­ti­fique) de l’ouvrier, puis par le contrôle de son appli­ca­tion des étapes du process.

Ainsi, il a d’abord été construit un concept de l’ dan­ge­reux (le sau­vage, l’aliéné, le délin­quant), duquel il fal­lait se pré­mu­nir3. Cette logique assu­ran­tielle qui cherche à anti­ci­per le ris­qué a glissé vers l’industrie et le tra­vailleur, et afin d’éviter les erreurs humaines a été déve­loppé la logique algo­rith­mique (pro­cé­dures dans le tra­vail, inter­opé­ra­bi­lité des acteurs).

Guerre psy­cho­lo­gique

Au XXème siècle, ses deux logiques vont per­du­rer : l’ dan­ge­reux est l’insurgé (anti-​colonialiste au début, puis ter­ro­riste aujourd’hui), et le tra­vailleur est sou­mis aux règles du .

  • À la 2ème guerre mon­diale vont suc­cé­der de nom­breux conflits loca­li­sés pour l’indé­pen­dance et la déco­lo­ni­sa­tion. Les États colo­ni­sa­teurs vont mettre en place un sys­tème contre-​insurrectionnel :
    • Réapparition des SAS en Malaisie, qui don­ne­ront nais­sance à toutes les troupes d’élite de par le monde (SWAT, GIGN, Spetnatz, etc..)
    • Doctrine de guerre urbaine ins­pi­rée de la Bataille d’Alger, notam­ment dans la mani­pu­la­tion psy­cho­lo­gique et l’application de la tor­ture, qu’on retrouve aujourd’hui à Guantanamo, Abou Ghraïb et dans les affaires d’extra­or­di­nary ren­di­tion, ou encore dans l’apologie qui en est faite dans la série 24.
    • Cloisonnement des zones sûres, ou à sécu­ri­sées, par la construc­tion de murs équi­pés d’appareils de sur­veillance et de défense élec­tro­niques : du MacNamara Wall au Viet-​Nam, clô­ture de la fron­tière US-​Mexique (Gatekeeper), bar­rière de sépa­ra­tion israé­lienne, bar­rières de Ceuta et Mellila, sans par­ler du Mur de Berlin, de celui de la zone démi­li­ta­ri­sée en Corée ; cloi­son­ne­ment aussi par la construc­tion de villages-​enclaves sur le modèle : au XIXème, concen­tra­tion camp en Afrique du Sud, à Cuba (alors sous domi­na­tion espa­gnole), New Villages construit par les Anglais pour relo­ca­li­ser 400.000 Malaisiens, 2 mil­lions d’Algériens dépla­cés dans des postes-​villages, stra­te­gic ham­lets (hameaux stra­té­giques) au VietNam, etc..
    • La dif­fu­sion de ces doc­trines et des dis­po­si­tifs est rendu pos­sible par un réseau de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale ini­tié par les USA, prin­ci­pa­le­ment à tra­vers les International Law Enforcement Academy (ILEA, situées au Botswana, à Budapest, à Bangkok, à Roswell et au Salvador), et qui sera par­ti­cu­liè­re­ment actif en Amérique du Sud (Chili : Allende>Pinochet ; Brésil, Argentine, Colombie)
  • La menace ter­ro­riste va migrer, d’une part arti­cu­lée autour du conflit israélo-​palestinien puis du Moyen-​Orient (Hezbollah, Al-​Qaeda, atten­tats de Munich ; 11-​septembre, atten­tats de Londres et Madrid) ; d’autre part, au sein même de l’Occident avec l’IRA, les Brigades rouges, la RAF, ETA. La réponse à cette sur­en­chère ter­ro­riste va être hau­te­ment techniciste :
    • Amélioration des dis­po­si­tifs élec­tro­niques d’espionnage (Echelon)
    • Arsenal juri­dique : USA Patriot Act et 3ème pilier de l’UE (Schengen, Prüm)

Libéral ≠ Liberté

Ainsi, le capi­ta­lisme4 qui repose (entre autres) sur la liberté de cir­cu­la­tion est biaisé par le prin­cipe d’exception qui devient la norme dans les démo­cra­ties contem­po­raines : on va pos­tu­ler non pas que le voya­geur est inno­cent, que les mar­chan­dises sont sans dan­ger mais au contraire on va mul­ti­plier les iden­ti­fiants et les contrôles afin de se pré­mu­nir du ris­qué d’une attaque ter­ro­riste. Le ris­qué devient la norme : « La France a peur ! »

Dans l’, désor­mais glo­bale, connec­tée, actrice du néo-​libéralisme, l’employé subit aussi ce prin­cipe d’exception. Il peut cau­ser un ris­qué et par­tant de là, il doit être contrôlé5 : à son embauche, à son entrée dans le ter­ri­toire, à son accès au réseau et aux res­sources, etc.. C’est donc sans sur­prise que le modèle symp­to­ma­tique pré­senté par Mattelart n’est autre que la société IBM (International Business Machine), dont les ordi­na­teurs équipent le Department of Defense, dont les cadres sont for­més à l’ILEA ou dans d’autres War College, et grâce aux­quels (ordi­na­teurs et cadres) on peut démar­rer le des clients et des sala­riés dans toutes les entre­prises équi­pées par IBM. Ce modèle6 se retrou­vera par la suite chez par exemple, ou plus récem­ment chez : chez le pre­mier, il fau­dra iden­ti­fier l’ennemi du mar­ché (celui qui n’achète pas, ou qui né dis­pose pas d’une licence) alors que le second iden­ti­fiera l’ami du mar­ché (celui qui consommé). Les don­nées per­son­nelles deviennent le crédo de la mer­ca­tique 7.

La vision binaire ennemi/​ami se com­plète aussi par une autre vision idéa­li­sée de l’ : la libé­rale, explique Zbigniew Brzezinski, « exige une cer­taine mesure d’apathie et de non-​participation de la part de cer­tains groupes ou indi­vi­dus«  8. En fait, pour tous, l’ va être obli­ga­toire et glo­bale : stan­dar­di­sa­tion de la bio­mé­trie sur les titres d’identité (Système d’Information des Visas, SIV), mul­ti­pli­ca­tion des fichiers et enre­gis­tre­ments, pro­lon­ga­tion de leur durée de conser­va­tion, néces­sité d’une même dans des tran­sac­tions d’ordre pri­vée (opé­ra­teurs de télé­com­mu­ni­ca­tion, com­pa­gnies aériennes, socié­tés bancaires).

La rai­son numérique

La qui est à l’œuvre der­rière cette glo­ba­li­sa­tion de la est celle de l’effet de masse :

  • les masses se révoltent au XVIIIème et donnent nais­sance à la moderne ; mais aussi à la (ou des foules, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Gustave Le Bön).
  • L’industrie se déve­loppe au XIXème, créant du même coup un pro­lé­ta­riat, et la croyance en un beha­vio­risme social.
  • Cette foule, cette masse devient public et audience : les mass-​media appa­raissent alors au XXème. Cela va engen­drer la pro­pa­gande (aux US, on parle de gou­ver­ne­men­tal de l’opinion), puis le . C’est la Big Society dont parle Laswell : « S’il veut se libé­rer de ses chaî­nés d’acier, l’ doit accep­ter ses chaî­nés d’argent«  9
  • La fin du XXème est mar­quée par Internet : il semble qu’aujourd’hui, en ce début de XXIème, l’ cherche à se dis­tin­guer dans cette masse, mais il n’en reste pas moins que les acteurs majeurs du Web ont émergé grâce à leur maî­trise de l’information (moteurs de , réseaux sociaux, tra­ça­bi­lité de la navi­ga­tion et des habi­tudes d’achat). La est donc tou­jours active et par­ti­cipe de ce sys­tème glo­bal dont parle Armand Mattelart, en ten­sion entre liberté et sécurité.

Il res­sort de ce les consé­quences que la libé­rale a eu dans son à l’ : l’exception que pou­vait être l’aliéné est deve­nue la norme vir­tuelle, et les gou­ver­nants sur ce pos­tu­lat (et les lois de la Science et l’Économie, c-​a-​d de la Raison) ont non seule­ment mis en place tout un dis­po­si­tif de des citoyens, mais ont de l’ une concep­tion déshu­ma­ni­sée.

Those Who Would Sacrifice Liberty for Security Deserve Neither
cita­tion à flot­tant : Richard Jackson ? Benjamin Franklin ?

Dans l’esprit de la cita­tion, on pourra s’intéresser aussi à l’ qu’Armand Mattelart a accordé à la en ligne Article11 : La résis­tance est le devoir de tout citoyen.

  1. La ratio­na­li­sa­tion, d’après Norbert Elias, « n’est qu’un des aspects d’une trans­for­ma­tion englo­bant toute l’économie psy­chique de l’homme, le contrôle des pul­sions non moins que le contrôle du Moi et du Surmoi ». La civi­li­sa­tion des mœurs
  2. On com­plè­tera plus tard ces notions à la de Surveiller et punir, de Michel Foucault
  3. Le seul moyen de déli­vrer l’homme du , c’est de le déli­vrer de la liberté, Armand Mattelart, La glo­ba­li­sa­tion de la , p. 52
  4. « Le fas­cisme est une phase his­to­rique dans laquelle est entré le capi­ta­lisme. (…) le fas­cisme né peut être com­battu que comme la forme la plus éhon­tée, la plus impu­dente, la plus oppres­sive, la plus men­teuse du capi­ta­lisme ». Bertold Brecht, Art et , 1970. Cité par Mattellart, p. 94
  5. cf. Milton Friedman
  6. La logique mana­gé­riale s’est aussi dif­fu­sée dans l’organisation mili­taire (nombre de cadres de chez Ford vont ensei­gner à la Rand Corporation, think tank civil qui ali­mente la doc­trine mili­taire US).
  7. « Les trois ques­tions les plus angois­santes sont celles du glis­se­ment du contrôle de l’identité à celui des conduites, celle de l’interconnexion des don­nées et leur obten­tion à l’insu des per­sonnes concer­nées ». Avis n°98 du Comité Consultatif National d’Ethique. 26/​04/​2007
  8. Introductory note, in CROZIER et al., The cri­sis of demo­cracy. New York University Press. 1975. Cité par Mattelart
  9. Propaganda tech­nique in the World War, 1927