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Compte-rendu du séminaire PROTEUS

Posted in compte-rendu on juillet 8th, 2009 by Julien PIERRE – 6 Comments
  • Mercredi 24 Juin 2009 – auditions Proteus
  • rue Damesme dans le 7è, Paris
  • Louise Merzeau (LM), Serge Tisseron (ST), Dominique Cardon (DC), Milad Doueihi (MD), Jacques Perriault (JP)
  • Pierre Piazza, Michel Alberganti
  • et plein d’autres (dont Gustavo, rencontré précédemment…)
  • (commentaire personnel)

Journée très agréable en ‘petit comité’. Un regret : pas de présentation des individus présents autour de la table (un comble !), et donc difficulté d’identifier ceux qui ont pris la parole ; et difficulté de se présenter quand on n’est pas ‘introduit’. Mais journée extrêmement riche en concepts, pistes et supports de réflexion.

Résumé

  • L’individu ne construit pas un récit : c’est le récepteur qui le produit.
  • acquisition des normes : nouvel apprentissage mais dangerosité du web
  • articulation (non formulée, et non idéalisée) autour de l’adhocratie (les clans dans WoW) et du P2P (rôle des pairs, surveillance transversale).

Compte-rendu

Exposition sur les SNS = représentation, visibilité, relation & traçabilité de l’identité (autogestion de son identité)

4 désirs, Serge Tisseron

  • Se raconter pour exister = « réseau coyote », psycho = compagnon imaginaire -> compagnon virtuel
  • Vouloir ne pas être oublié
  • Se cacher (intime) / se montrer (extime) = construction de l’estime de soi (fake) (cf. clair/obscur de Cardon)
  • Maitriser la distance relationnelle : nouvelle politesse : illusion de régler la distance
  • Immédiateté, pseudo oralité des SMS
  • Intimité associée à des espaces psychiques
  • Nlle économie de l’estime de soi
  • Nx esp de créativité
  • Espace de mémoire

Identité multiple ?

  • (effacement des caractéristiques  psychiques)
  • Il vaut mieux se faire remarquer que se faire aimer (google)
  • Prouver et se prouver
  • Rôle des pairs, effacement de la culpabilité : faire honte au lieu de culpabiliser (pas de sanction)
  • Culture de l’image (pensée par image, sensori-motrice, Cf. PIAGET)
  • Méthode d’apprentissage = par Essai/erreur
  • Surveillance de sujet/sujet, surveillance mutuelle (cf. Le meilleur des mondes)
  • Avatar, revue ‘adolescence’ : qu’est-ce qu’on cache, qu’est-ce qu’on montre  avec un avatar ?

LM = apprentissage des dispositifs ? formatage psychique

  • = apprentissage essai/erreur (cf. logique de drague), simuler la parité (être une fê sur un forum de séduction, découvrir, et revenir en hô, cf. Dominique Pasquier). Prise de risque car pas de culpabilité
  • WoW : meilleur espace de narration (car alternance du faire et du dire). Logique de relation > logique de jeu. Possibilité de rencontre IRL qui n’existe pas sur IRL

Dominique Cardon

  • Privacy : qui surveille ? (institutionnel + interpersonnel)
  • Dépasser la représentation, car Internet est basé sur le pseudonymat, et dc entrelacé à la vie réelle
  • WoW = autre univers de pratiques (! = univers scénarisé par l’éditeur prescripteur)

1.       Sociogeek = tendance à l’exposition finalement modérée. Présence n’est pas égale à exposition. Mais si stratégie de rencontre = alors besoin de visibilité.

A-traditionnel,  Quand on a séparé la chambre du salon, le salon est devenu un espace semi-public, avec les photos famille/vacances. Ce qu’on retrouve sur les SNS.

B-Corps amoureux, dénaturé.

C-théâtralisation, ‘exhib’, exagération, cool, avec les amis.

D-la provoc’ & le trash. E-le pudique (19%). Exposition non incontrôlée, ≠ paternalisme. Pas de naïveté des usagers, « on contrôle le décontrôle« . Réflexivité, en distance de soi.

2.       Débat sur la privacy = euphorie sur le potentiel marketing ou politique. Fermeture croissante des pages : embarras familial, amical, juridique, relationnel, etc.. (ils m’ont pas invité). = publication avec constitution (adhocratique) a posteriori (les repas d’avion sur Flickr). Un contenu qui provoque la constitution d’une communauté. Pas de visée communicationnelle des skybloggers (clair/obscur) = porosité du graphe social. S’accrocher à un contenu culturel

3.       Granovetter, liens faibles. Fréquence et intensité des liens affectifs (-> nb de dunbar). Périphérie = périmètre du web 2.0 (lee byron, tom lento, cameron marlow, itamar rosenn, facebook data).

= narration de soi. Quel récit réussit ? private joke, statut contexte-dépendant + nébuleuse relationnelle. Paradoxe du clair/obscur = sa porosité. Définition juridique = soit public, soit privé. Entre-deux conversationnel qu’on ne veut pas fermer, une sorte de fête ouverte à tout le monde mais où les participants sont -pas toujours- ratifiés. Cf. les recruteurs, kevin le banquier, le policier qui flique sur facebook le copain de celui urine sur un buisson

  • Danger du web sémantique !

ST = nécessité de la culture informationnelle et de l’apprentissage à l’identité numérique

  • Le récit participe-t-il d’une identité narrative ?
  • Hétéro-déterminisme de l’école de francfort

JP = digital natives (prensky). Barbier-Bouvet, statue du commandeur, chœur antique des manipulateurs à beaubourg. Théorie du sujet.

LM = immersion constante, sans recul.

  • Eviter la casse de l’apprentissage qui provoque la virtuosité des ados dans la relation sociale en ligne.
  • Nécessité d’une digital literacy, idéologie du libre = idéologie de l’apprentissage (cf. contrat social des développeurs de Debian)
  • Effet de récit dans la réception, mais pas dans la production
  • Voir twitter au brésil

Milad

  • Il n’y a pas de loi sur la privacy (tradition) : état plastique de la privacy = chez soi. Urbanisme virtuel. Identité polyphonique = anthologique, ontologique (philo & sémantique). SSO -> agrégat
  • Amitié = rôle de l’image, cartographie virtuelle de l’idnum ; rôle de calcul (bacon, cioran), stratégie de sociabilité numérique
  • Image = icône, portrait, embleme, économie de l’imag. Credo -> fides. Reputation framework
  • Autres mondes virtuels = myminilife ≠ SL
  • Construction des comparables dans la constitution de l’identité = territorial/généalogique Auj’hui = agrégat de l’historique, comparé au réseau intime = spécificité + lisibilité
  • Sortir du web social -> ontologie web sémantique, web 3.0, web d’un savoir structuré (wolfram alpha, google sware)
  • Visualisation : index -> sources ouvertes. Web2 = plateformes vides (contraintes ou opportunités) = l’utilisateur fournit le contenu. W3 = le contenu existe déjà
  • Réputation essentielle = fiabilité des données ; complexification du code -> tendance normative (gouvernement/contestation) = agrégat de format (microformats) = nlle juridiction, nlle pratique
  • Sf  = choix entre l’intelligent et le vivant (autonomie ou contrôle de l’avatar).

LM = zone conversationnelle en décomposition / inédit de la recomposition. Prospective impossible.

  • Cryptage (microblogging)
  • Faut-il insister sur la radicalité de la nouveauté ?

DC = Goffman = universalité du calcul relationnel (nous étions plus fragmenté il y a 100 ans). Pression normative de la transparence

  • Le numérique apporte une nouvelle matérialité : index = lieu d’oubli au lieu de la mémoire

JP = accepte-t-on l’hypothèse de l’interaction technique/société ? Le codage n’était pas présent il y a 50 ans. Question épistémologique du contrat proteus

  • Elias et le calculabilité

ST = Identité multiple ≠ pathologie, personnalité multiple

  • Les identités permettent de cerner LA personnalité
  • Idnum liée à l’interface = interface ≠ -> idnum ≠
  • Facilité de l’usurpation numérique
  • Nouveauté = régime de croyance. Je crois -ou non- à l’authenticité de l’identité d’autrui
  • Avatar ou robot = le répondeur téléphonique ?
  • Auj’hui = hyperidentité : j’ai la possibilité de mieux me connaitre, et dc pression normative
  • La certification par les pairs ≠ usurpation

ST : « Web = accélérateur de particularités »

JP = La question va devenir politque. Qui est le sujet ?

ST = viol virtuel sur SL. L’avatar visuel a un écho sensori-moteur

  • Numérique = dématérialisation ? ricoeur et l’identité
  • Binaire = espace sans valeur. Le oui équivaut au non.

JP = peut-on se passer de la notion de l’id.num. ? saut  conceptuel : à faire ou non ?

  • Il n’y a pas de modèle politique pour définir l’id.num. (cf. droits de l’homme et du citoyen)
  • Liberté, égalité, fraternité à l’heure du numérique, Michel Arnaud
  • La réalité économique et politique empêche la dissociation des identités numériques

Après-midi

  • Identification, authentification, traçabilité
  • Projet PERICLES = rapprocheur de fichiers gendarmerie+police+données ouvertes (stic+admin+internet) = profilage

Histoire

Identifier les pestiférés (bullette de santé), traçabilité des marchandises et des navires

  • Traçabilité des mouvements = normalisation de l’identité personnelle -> registre paroissial, police de la cité (repris de justice, soldat, commerces ambulants, migrants, ts ceux qui pénètrent les portes de la ville). Identifier par l’écrit/enregistrement : ceux qui hébergent. Port de document (papier, badge, plaque). Registre + certificat
  • Centralisation des données
  • Agents spécialisés
  • Réduction des formats papier, carte rigide, livret, numérotation (relation identifiant-individu)
  • Passeport obligatoire pour tte la population /s Nier = instrument de surveillance. Maires + fonctionnaires de police
  • Procédé lent : mouvement des populations, tps de contrôle des individus
  • MAIS changement de paradigme : réseaux = chemins de fer + télégraphe -> anthropométrie.
  • Nouvel âge de surveillance ? ré actualisation du débat du XVIIIe = nlle accélération
  • Cartes privées puis officialisées par un juge
  • Cartes dans des cadres privées (francs-maçons)

  • RFID = identification par radiofréquence, cf. pass navigo + passeports biométriques + péages automatiques, arbres et livres parisiens, animaux domestiques et d’élevage (voir aussi antivol magasin avec 1 info), surveillance des enfants, bracelets des nouveaux-nés
  • Conservation du flux du passager = 48h, cette traçabilité n’est pas le fait d’une organisation publique
  • Remplacement du code-barre : 1 objet = 1 identifiant (besoin  issu de la logistique)
  • Extension du domaine de la logistique -> supermarché : gestion des rayons, gestion du passage en caisse -> quid de la puce à la sortie du magasin ? Puce sur vêtement, dans le frigo, etc..
  • Consultation commission européenne = désactivation de la puce à la sortie ; sauf opt-in du consommateur (il demande à ne pas désactiver)
  • L’individu ne peut pas lire la puce aujourd’hui
  • Le contenu de la puce peut être modifiée a posteriori = cycle de vie du produit
  • Faible portée du lecteur aujourd’hui (quelle distance de lecture ?)
  • RFID = cookie délivré par le supermarché = profilage commercial et publicitaire = small brother
  • RFID = preuve du comportement IRL (utopie gestionnaire)
  • Logistique -> distribution -> consommation et usage.
  • Aucune transparence dans les projets et fonctionnements institutionnels impliquant la CNIL.
  • Permis + aux USA : RFID dans le permis pour suivre les migrations à la frontière US/Canada
  • Il n’y a pas de contrepouvoir sécuritaire (heureusement que la démocratie n’a été pas construite sur ce principe : si l’on a rien à se reprocher, on n’a rien à craindre).
  • Quand on veut surveiller, il n’y a pas de limite

Paradigme de l’identité réduite à ce que porte l’individu et non à ce qu’il est

  • P1 : il existe des contrepouvoirs : judiciaire.
  • Procédure pénale : témoignages + éléments factuels (preuve scientifiques) + traces numériques. Supériorité de la preuve scientifique ou numérique au témoignage. Quelle connaissance en a le juge ? Quel impact dans l’usage des policiers ?
  • Généralisation des procédés technologiques à toutes les activités et tous les acteurs : prélèvement ADN (FNAEG). On ne peut plus échapper à la technologie.
  • PN > DSP + DCI + DPJ + Préfecture de Police > 36, quai des orfèvres > Brigades centrales > Sous-direction financière > Répression de la délinquance des NTIC (29 personnes, + 2 groupes d’enquêtes délégués, 1 groupe d’initiative, + 1 de récupération des données = 7 personnes pour 10 millions d’habitants)
  • Criminalité infformatique (attaque des réseaux) + cyberdélinquance (délinquance sur le net). Plusieurs services dédiés à l’identification de la personne : identité = nom associé à celui qui commet la faute. Identification = ensemble des procédés pour obtenir l’identité. Identification de l’identité numérique = très difficile.
  • Il n’y a pas d’AOC sur l’identité : je peux prendre un pseudo tant que je ne cause pas de tort au titulaire légitime de l’identité.
  • Stratégie d’évitement des criminels.
  • Profilage grâce au ’sens policier’.
  • Moultes anecdotes croustillantes

  • P2 = centralisation des enquêtes sur les contenus (site néonazi et +ieurs enquêtes en cours), en partenariat avec les acteurs du web (MySpace, etc..) qui identifie le site frauduleux. Repositionnement sur compétence territoriale. 1000 signalements par semaine. Quel stockage pour ces signalements ?
  • Travail d’enquête sur l’affirmation (anonyme) : passage de la donnée impersonnelle à la donnée personnelle (code des telecoms). Adresse IP ? donnée identificatrice. IPv6 ?
  • Internet = ouverture d’un nouveau volume de criminalité, moyens d’investigations différents à étayer avec des moyens traditionnels.
  • Proxy, TOR, etc.. = nécessité d’en retourner aux moyens traditionnels.
  • Le policier a droit de prendre un pseudo pour son enquête = uniforme/civil
  • Police prédictive ? contraire au droit français positif qui repose sur le fait/la preuve.
  • Réserves du conseil constit. Sur hadopi = individualité de la peine / renversement de la charge de la preuve
  • Police administrative = prévention
  • Curseur à positionner entre liberté individuelle et bien collectif
  • Quel stockage pour l’identité ? STIC > ARDOISE, alimentation en tps réel (pb pour les policiers qui vont être fliqués)

La présentation de soi, Erving Goffman

Posted in vu sur le web on juin 14th, 2009 by Julien PIERRE – 2 Comments

La mise en scène de la vie quotidienne, tome IDans La présentation de soi (tome I de La mise en scène de la vie quotidienne), Erving Goffman propose d’analyser les interactions microsociales sous l’angle de la dramaturgie. Il s’agit pour l’auteur d’apporter un appareillage théorique à cette notion très répandue que la vie est un théâtre. Il s’agira donc, dans un 1er temps, de collecter les concepts de cette théâtralisation. Il faudra souligner la spécificité des interactions décrites, due au contexte historique et social dans lequel évolua Goffman. Enfin, dans une 2ème partie, il s’agira de projeter ces notions dans les interactions en vigueur sur Internet.

Prise de notes au fil de la lecture, non achevée à ce jour : revenez régulièrement au besoin. Certains ajouts sont personnels, des associations d’idées avec d’autres notions extérieures à la thèse.

    Résumé

  • Individu = acteur qui se met en scène face à autrui : stratégies de face (masque), conscientes ou non.
  • Interaction bidirectionnelle : on montre ce que les autres attendent de nous ;
  • Permanente et exclusive : on ne peut jouer qu’un rôle avec un public (et un autre rôle avec un autre public).
  • Omniprésence du contrôle social, donc spectacle omniprésent.
  • la présentation de soi reste fragile, elle peut s’écrouler de manière involontaire comme elle peut être manipulée de manière volontaire.
  • MAIS, exemples : activités de service, ou interaction de type serveur-client. Il y a une distance sociale : (serveuse de restaurant = dominée par client) OU (médecin = domine son patient). Solennité toujours de mise aujourd’hui ?
  • Interaction de Goffman = projection de soi sur le Web ?
  • Prise de notes commentée (pages 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 7 – 8 – 9) + conclusion

Erving Goffman

Mais avant toute chose, un petit mot sur l’auteur.

Erving Goffman (1922-1982) : membre de la 2ème école de Chicago :

  • on parle de sociologie pragmatique, appliquée à un écosystème urbain.
  • Il s’agit alors d’analyser (observation participante) les interactions (pragmatique, interactionnisme de Mead) dans des microsociétés (urbaine).
  • Goffman situe son ouvrage dans les limites physiques d’un immeuble, d’un établissement. Pour sa thèse de doctorat (1953), Goffman se plonge dans les arcanes d’un hôtel des iles Shetland, où il peut observer les interactions entre autochtones et touristes, directeurs et clients, commerçants et habitants. Il en fait beaucoup mention dans cet ouvrage. On atteint presque un niveau nano avec ce système social en miniature que constitue l’interaction face à face.
  • A ce sujet, il faut préciser que La mise en scène de la vie quotidienne est publiée dans la collection Sens commun, dirigée par Pierre Bourdieu (habitus de classe, voir plus loin).
  • Par ailleurs, les travaux de Goffman empruntent à la phénoménologie (sans la transcendance) et à l’existentialisme : on retrouvera donc un questionnement sur l’intentionnalité de l’acteur.

C’est tous les jours Hollywood !

Tout cet ouvrage est articulé autour de cette lexique théâtral : l’individu est un acteur, qui réalise un spectacle (une présence plus qu’une représentation) devant un public.

Le whuffie ne marche qu’au Royaume enchanté

Posted in bazar on mai 10th, 2009 by Julien PIERRE – 3 Comments

Dans la dèche au royaume enchantéJe viens de terminer la lecture du 1er livre de Cory Doctorow : Dans la dèche au royaume enchanté (‘Down and out in the Magic Kingdom‘, 2003). C’est un très bon livre de SF en soi, qui combine plusieurs innovations, dont la plus fameuse reste son modèle économique, puisque le livre est paru à la fois en librairie et en téléchargement gratuit sur le web (licence creativecommons).

Mais c’est aussi dans ce roman qu’apparaît le whuffie, cette unité de mesure de la réputation des gens, qui a remplacé l’argent.

L’histoire

Julius est castmember (membre du personnel) à DisneyWorld, il y est même né et y a passé l’essentiel de sa vie. Son travail consiste à maintenir en activité l’une des attractions du parc, la Mansion (maison des horreurs). Il vit avec Lil, castmember aussi, et Dan, son meilleur ami, évangéliste de la société Bitchun.

C’est donc principalement une histoire d’amitié, d’amour que nous livre Doctorow. Mais les relations entre les 3 personnages principaux sont fortement conditionnées par la technologie environnante. A ce titre, on retrouve bien ce qu’Isaac Asimov disait de la SF :

On peut définir la Science-Fiction comme la branche de la littérature qui se soucie des réponses de l’être humain aux progrès de la science et de la technologie.

C’est une forme d’épistémologie prospective, qui passe ici par la littérature.

Quel est donc l’avenir selon Doctorow, et à quelle technologie consacre-t-il son travail d’obeservation et d’analyse ?

Dan passait me voir tous les soirs et, comme au bon vieux temps, on discutait des avantages et des inconvénients du whuffie, de la Société Bitchun, de la vie en général, assis sur mon balcon avec une cruche de limonade fraiche.
p. 183

La société Bitchun

La Société Bitchun découvrit un jour le remède à la mort et inventa la vie éternelle. Elle l’offrit à l’humanité, qui devint la société bitchun (après la société de consommation) : du loisir, de la créativité, des artistes !

Nous ne sommes pas dans un livre de hard science, et le procédé technique n’est absolument pas détaillé. Mais l’idée est la suivante : un individu sauvegarde sa mémoire sur un terminal informatique (fichier numérique qui peut être accessible en licence libre, par exemple). A sa mort, on clone le corps dans lequel on implante la sauvegarde.

— Tu veux donc dire qu’on est rayé de la carte, puis recréé atome par atome, on n’est plus soi-même ?
[...]
— Tu es un clone, avec un cerveau copié.
p. 49

  • Il s’agit ici du ressort même de toute l’histoire : notre rapport à la mémoire est affecté. Si j’ai honte de mes actes, je me restaure ; si j’ai un rhume, je me restaure ; mais si j’ai vécu de bons moments (comme les derniers avec Lil ou Dan), j’ai peur de me restaurer. Si je ne me sauvegarde pas souvent, je risque de perdre beaucoup de souvenirs, dont certains peuvent avoir une valeur économique et stratégique. Enfin, des bugs peuvent se glisser dans la sauvegarde.
  • Ce principe est aussi mis en application dans les attractions du parc : quand vous visitez la Mansion, on vous charge en mémoire une fausse sauvegarde du fantôme : horreur garantie !
  • Dans la société bitchun, vous pouvez choisir par chirurgie esthétique l’âge que vous aurez (réjuvénation) : tout le monde est jeune, sauf les médecins qui se choisissent quadra pour avoir plus d’autorité (mais ils n’ont plus personne à soigner).
  • Enfin, le temps mort (sorte de cryogénisation non détaillée) permet soit de ne pas vieillir pendant les longs voyages (aller-retour Terre-Espace), soit de se mettre en pause quelques temps, histoire de voir comment le Monde va évoluer (ce qu’ont fait les parents de Lil, par exemple).

Bref, la société bitchun, c’est l’immortalité. Nous sommes bien dans de la SF, d’autant plus que notre société actuelle ne s’est pas débarassée de la pénurie ni de la rareté (loin s’en faut, même).

Les premières idées de la société Bitchun s’insinuaient dans la conscience de chacun : la mort de la pénurie, la mort de la mort, la lutte pour réarranger une économie dont le développement ne s’était concentré que sur la pénurie et la mort.
p. 108

Nous vous promettons un enseignement très pertinent avec comme principaux sujets l’économie de la réputation, la dynamique sociale post-pénurie et la théorie sociale de la prolongation infinie de la vie. Fini Durkheim, les enfants, place au temps mort ! Ca va être chouette !
p. 195

Bref, la société bitchun, ce n’est pas encore pour nous. Mais les discussions entre Dan et Julius, et finalement l’ensemble des réflexions de leur auteur, Cory Doctorow, c’est de questionner cette forme d’organisation sociale.

Une fois qu’on avait adopté le système de sauvegarde/restauration, le reste de la Bitchunerie suivait automatiquement, vous imposant un système de valeurs.
Ceux qui n’avaient pas adopté la sauvegarde/restauration auraient pu soulever une objection… mais, ah tiens ? Ils sont tous morts.
p. 197

Et c’est sur ce paradigme que peut s’adosser l’adhocratie et le whuffie.

L’adhocratie

J’imagine que l’époque manque de défis pour eux. Ils sont trop coopératifs.
p. 88

Il y a peu d’explications sur l’adhocratie, et l’adhoc en général. Julius est un adhoc car membre d’une adhoc. On parlerait aujourd’hui de communauté, mais constituée autour d’un but précis (ad hoc = qui va vers ce quoi il doit aller). Ici, les adhocs sont organisées autour des différentes attractions du Parc. C’est une entité autogérée, démocratique, c’est à dire reposant sur un débat contradictoire suivi d’un vote. Les actions menées par l’adhoc impactent le whuffie de leurs membres, et inversement, une adhoc peut souffrir des agissements de l’un de ses membres.

Tout le principe de la société Bitchun consistait à se montrer plus honorable que les autres adhocs, à réussir au mérite et non par la supercherie, malgré les assassinats et autres.
p. 95

Au niveau de l’intrigue, qui se déroule à DisneyWorld (summum bitchun), on assiste à un affrontement entre 2 adhocs.

Les guerres bitchun sont rares.
p. 193

En vérité, il y a une véritable concurrence dans le Parc et les concurrents les plus coriaces sont ceux qui ont réhabilité le Hall of Presidents.
p. 172

La société Bitchun n’est donc pas si idyllique qu’elle n’y parait. La guerre économique est présente. Même si la rareté n’est plus de mise, même s’il n’y a plus d’argent en circulation, il reste une unité de mesure après laquelle tout le monde court : le whuffie !

Le whuffie

Encore une fois, Doctorow ne s’embarrasse pas avec l’économie du whuffie. On ne sait pas comment -techniquement- il s’échange, combien on gagne en travaillant, combien coûte une bière dans un bar, ni comment on la paye, etc.. Quelques définitions parcellaires nous éclairent cependant sans ambiguïté.

J’ai pingué son whuffie plusieurs fois, et j’ai remarqué qu’il grimpait avec régularité au fur et à mesure que Dan accumulait davantage d’estime de la part des gens qu’il rencontrait.
p. 16

A l’inverse :

J’ai pingué mon whuffie. Il avait gagné quelques pourcents -du whuffie de compassion – mais redescendait : Dan et Lil irradiaient la désapprobation. Qu’ils aillent se faire foutre.
p. 48

Voilà comment on peut se retrouver dans la dèche. Un whuffie faible va donc conditionner les interactions sociales :

J’ai compris qu’elle [Lil] pinguait son whuffie [Dan] et surpris son air de désapprobation étonnée. Nous autres anciens d’avant le whuffie savons son importance, mais pour les gamins, c’est le monde. Quelqu’un sans whuffie est automatiquement suspect. Je l’ai vu se ressaisir aussitôt, sourire et s’essuyer discrètement la main sur son jean. « Du café ? a-t-elle proposé
p. 27

Il existe 2 types de whuffie, ou en tout cas un calcul basé sur l’origine des dons.

J’ai pingué l’elfe [un ingénieur de la concurrence]. Il avait beaucoup de whuffie équivoque : du respect recueilli auprès de gens partageant très peu mes opinions. Je m’y attendais. Mais je ne m’attendais pas à ce que son score de whuffie pondéré, celui qui conférait de la crédibilité supplémentaire au genre de personnes que je respectais, soit si haut… supérieur au mien.
p. 60

La société bitchun impose une éthique : « don’t be evil », et de surcroit une éthique mesurable, quantifiable. Le whuffie mesure donc la réputation des gens, mais il est relatif à ceux qui donnent le whuffie, comme à celui qui interroge le whuffie d’un autre individu. Néanmoins, son utilité reste économique.

Ils [les parents de Lil] débordaient de whuffie, en quantité incommensurable, inutilisable. Dans un monde où même un raté au whuffie à zéro pouvait sans problème manger, dormir, voyager et accéder au réseau, leur fortune suffisait largement pour accéder à volonté et aussi qu’il leur plaisait aux quelques raretés restant sur Terre.
p. 86

Comme on le voit, l’approche de Doctorow est ambigüe à ce sujet, notamment avec ce passage.

J’arrivais à lui [Dan] faire admettre que le whuffie recréait la véritable essence de l’argent : dans l’ancien temps, quelqu’un de fauché mais de respecté ne mourrait pas de faim ; à l’inverse, quelqu’un de riche mais de détesté n’arrivait jamais à s’acheter paix et sécurité. En mesurant ce que représentait réellement l’argent -le capital social auprès de ses amis et voisins-, on jugeait le succès avec davantage de précision.
pp. 17-18

On peut vivre sans whuffie, mais les autres individus vous éviteront ; et avec plein de whuffie, vous accédez à des éléments qui restent soumis à la rareté et à la pénurie. On se retrouve donc dans un écosystème qui n’a rien changé, si ce n’est déplacer la valeur des choses sur les gens. Mais ça reste une valeur. Valeur à laquelle Julius (comme Dan) veut échapper.

J’ai alors pensé à partir, à tout abandonner, à quitter Walt Disney World pour recommencer une fois de plus ma vie, sans whuffie ni souci.
p. 175

Se trouver le ventre plein avec de bons amis et le Soleil qui se couchait derrière une troupe de danseuses de hula à moitié nues… Quel besoin avait-on de la Société Bitchun, après tout ?
pp. 225-226

Le whuffie appliqué au web d’aujourd’hui

The Whuffie Factor = final cover!

Le terme whuffie a émérgé conséquemment aux interrogations portant sur l’e-reputation, et principalement grâce au livre de Tara Hunt, le Facteur Whuffie, sous-titré Using the power of social networks to build your business. C’est un ouvrage clairement orienté marketing, d’autant plus que son auteur est aussi l’instigatrice du PinkoMarketing, basé sur le Manifeste des Evidences (ClueTrain Manifesto, les marchés sont des conversations).

Dans le monde du Web 2,0, c’est vers ceux qui ont un capital social élevé que coule l’argent. Sans Whuffie, vous perdrez vos connexions et toutes les recommandations que vous ferez seront considérées comme du vulgaire spam.
via InternetActu.

Au terme whuffie ont souvent été associées d’autres expressions : karma ou kudos, capital social, SocialRank ou PeopleRank. Dans l’applicatif, on trouve des expériences comme les twollars ou les exploracoeurs. L’idée est d’aboutir à une évaluation des intervenants dans la sphère de la conversation :

Elle s’appelle Kim Wright [...]. Bon whuffie, grosse fanactivité Mansion, lectorat important.
p. 150

On pourrait effectivement fabriquer un curseur whuffie, pondéré comme l’indique Doctorow, affiché via javascript à côté de chaque commentateur. Des systèmes similaires existent déjà, plus ou moins proches du whuffie originel. Néanmoins, comme l’auteur et d’autres individus sur la Toile (M.K. Smith ou Michelle Greer), j’avais déjà manifesté beaucoup de réserve vis-à-vis de cette numérisation de la réputation, et de l’individu.

L’arithmétique a remplacé le subjectif, le nombre a remplacé le verbe.

Quels sont alors les risques de la société bitchun, et plus particulièrement d’une relation basée sur une réputation chiffrée et indexée sur notre comportement ?

Puis il m’a conduit par une piste subtile et balisée avec soin à reconnaître que oui, [...], pour le moment, le monde affichait une homogénéité quelque peu déprimante.
p. 18

On retrouve l’idée d’homophilie (ad hoc) dont parlait Daniel Bougnoux et Patrice Flichy : des individus au comportement formaté par une technique éthique, aux jugements permanents et immanents, dont les actes mêmes peuvent être faux, manipulatoires (cf. l’assassinat de Julius).