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D’un mur à l’autre : du Rideau de fer au Facebook Wall…

Posted in dispositifs on octobre 27th, 2009 by Julien PIERRE – 2 Comments

Quelle différence entre les Murs de la honte et le Mur de Facebook ?

D’abord, c’est quoi un ‘Mur de la honte’ ?

C’est ainsi qu’a été surnommé le Mur de Berlin. Puis tous les autres murs de séparation(1) : sur chaque zone de tension internationale, les frontières se complètent avec un dispositif de plus en plus technique, fait de murs, de barbelés, de caméras et de vigiles.

Schéma du Mur de Berlin

Schéma du Mur de Berlin

Dispositif de surveillance autour de la US Border Fence, à la frontière mexicaine

Dispositif multi-modal de surveillance autour de la US Border Fence, à la frontière mexicaine

  • Le Mur d’Hadrien ou la Grande Muraille de Chine sont des exemples historiques de construction dédiées à protéger un territoire contre des attaques extérieures.
Fortification du Mur d'Hadrien

Fortification du Mur d'Hadrien

  • L’essentiel des invasions contre lesquelles se prémunissent aujourd’hui les nations se résume à l’immigration clandestine : US border fence, Mellila et Ceuta, etc..
Mur saoudien construit à la frontière irakienne

Mur saoudien construit à la frontière irakienne

  • Mais les murs servent aussi (dans les discours) à distinguer les communautés, comme les colonies juives ou les Peacelines de Belfast.
Barrière de sécurité israélienne

Barrière de sécurité israélienne

Peacelines de Belfast

Peacelines de Belfast

De la même manière que les quartiers nord-irlandais sont cloisonnés, les zones de guerre sont urbanisées (villagization) avec des cantonnements pour civil : Strategic hamlets au Vietnam, postes-villages en Algérie, New Village en Malaisie, etc…
Hameau stratégique
strategic-hamlet-2
L’organisation architecturale, comme on le peut constater sur les images, est de type panoptique : qui permet de tout voir. Cela renvoie évidemment au Panopticon de Jeremy Bentham.

Plan du Panopticon, de Jeremy BENTHAM

Plan du Panopticon, de Jeremy BENTHAM

La prison panoptique de Bentham est un projet carcéral où un seul gardien, dans l’ombre, peut surveiller les prisonniers, vivement éclairés. Quelques prisons à travers le monde reprennent ce modèle : Presidio Modelo, à Cuba ou Stateville Prison (Jolit, IL), aux États-Unis.

Presidio_Modelo Presidio-modelo2

stateville-2 stateville-1

Michel FOUCAULT, dans Surveiller et punir, comparait ce modèle au Théâtre du Globe, et rapprochait la société de surveillance, inhérente au premier bâtiment, de la société du spectacle, inhérente au second.

Globe Theatre

Globe Theatre

De la même manière, il est possible de rapprocher ce modèle des phalanstères fouriéristes.

C’est quoi un phalanstère ?

Charles FOURIER proposa de construire des sites communautaires combinant lieux de vie, ateliers et terrains agricoles(2). Le familistère de Guise (fondé par l’industriel Godin) est un exemple encore en activité.

Familistère de Guise

Familistère de Guise

Le premier point de rapprochement est évidemment architectural : il a déjà été signalé que le panotisme se retrouvait dans le modèle social-utopique du familistère(3). Godin dira d’ailleurs : « Le fait principal de l’ordre, au Familistère, c’est que la vie de chacun y est à découvert ».

Il faut alors s’intéresser au rapprochement fait ici entre centre de rétention et projet d’harmonie sociale. En effet, dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de regrouper en un lieu clos des individus identiques : criminels, insurgés, colons, ouvriers. Autrement dit, il s’agit de séparer des agrégats (ségrégation).

Bien entendu, la volonté des résidents n’est pas la même, c’est pourquoi dans un cas il sera nécessaire de les faire surveiller par un tiers, alors que dans l’autre la surveillance sera transversale.

L’hypothèse de ce billet est de vérifier si ces mécanismes sont transposables à Facebook.

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Creative Commons License photo credit : luc legay

Le régisseur(4) du Mur procède à l’authentification de la personne sollicitant la mise en relation. Puis à sa spectacularisation.
Il y a donc d’un côté du Mur des personnes accréditées : les ‘amis’ (ou prisonniers, ou camarades) ; de l’autre les exclus. Cette agrégation repose sur le principe d’homophilie (estimée par soi ou par un tiers), et est garantie par un procédé technique (plus ou moins intrusif).

Pour poursuivre la recherche, il faudra attendre les actes du colloque Murs et barrières en relations internationales (Montréal, octobre 2009), où Facebook aurait eu toute sa place !

Notes

  1. Voir aussi l’article du Point : Ces murs qui divisent. 18/01/2008
  2. Cf. définition du phalanstère sur Wikipédia
  3. Exposition ‘Utopie’ de la BNF
  4. On ne peut parler de propriétaire étant donné les CGU de Facebook : l’utilisateur du Mur dispose du pouvoir de rendre visible ou non sur son Mur des statuts extérieurs.

Le corps mis à nu…mérique

Posted in dispositifs on juin 11th, 2009 by Julien PIERRE – 2 Comments

C’est grave, docteur ?

Ca vous gratouille ou ça vous chatouille ?

Ca vous chatouille ou ça vous gratouille ?

Le cabinet médical est un lieu à part dans notre rapport à la nudité. Les soucis de santé nous obligent au dénudement : il faut se déshabiller, ôter ses vêtements. L’auscultation, la palpation, l’examen clinique sont nécessaires, mais peut-être encore plus désagréable est le regard du médecin. Alors qu’on le voit sublime ou faillible, notre corps devient objet d’étude. Le praticien sans a priori se débarrasse de nos complexes psychologiques pour se focaliser sur notre corps comme complexe physiologique, systémique. La médecine moderne va régler a posteriori les défauts, huiler la mécanique, et c’est rassurant : la cure n’est possible que parce que le corps a été considéré comme une machine. Dévoiler cette machine n’engage plus les mêmes enjeux dorénavant. Néanmoins des freins subsistent.

En effet, il faut dévoiler aussi des choses de l’intime, décrire par les mots des fluides autant que des états d’âme. Le discours procède également de l’objectivité : le médecin a besoin de traduire, de replacer dans son lexique les mots que nous déployons (selle, sécrétion). Il en vient même à filtrer les propos du patient, à réduire les maux|mots. On peut craindre alors la disparition de la parole du patient derrière la technicité du médecin.

Dites 33 !

La dimension technique apparait justement dans la mesure (cf. anthropométrie) : mensurations, températures, courbes ; et dans les outils de mesure, dont la prolifération apparente la visite chez le généraliste à celle d’un cabinet de curiosités : toise, balance pour faire simple, tensiomètre, cardiographe, doppler pour les plus complexe.

Afin d’établir un diagnostic plus précis, les progrès scientifiques permettent désormais une observation non invasive de l’intérieur du corps humain. On retrouve ce genre d’exploration dans les rayons X, l’échographie, l’IRM ou l’endoscopie. Dorénavant, le ressenti des patients est remplacé par l’analyse de l’image, même si une part de subjectivité persiste encore dans l’interprétation du médecin (par précaution) et dans celle du patient (qui retourne de l’image à l’imaginaire).

L’utilisation de l’imagerie peut accentuer une dissociation entre le corps subjectif ressenti par les malades et le corps objectivé et visualisé par l’appareillage technique.
DUTIER, Aurélien. La place de l’imagerie médicale dans la relation soignant/soigné lors de l’annonce en cancérologie. Thèse de doctorat en Éthique médicale, décembre 2008. Paris Descartes.

On arrive à cet homme transparent dont parle Serge Cacaly. Avec la télé-médécine, ce sera même un homme absent :

Elle [la télémédecine] crée donc le médecin-téléexpert, mais également, le malade « télésoigné ». Ce sont des concepts qu’il faut savoir rapporter dans ce qui fut la longue démarche de la constitution de l’individualité, de son autonomie, de la notion de ‘homo medicus’, [...] puis ‘homo biologicus’.
[...]
La standardisation des dossiers médicaux pour servir la télémédecine, n’est-elle pas une standardisation des malades?
HERVIER C., GAILLARD M., BONTEMPS A.-F. L’accès aux soins à l’aide de la télémédecine : enjeux éthiques.

Première photo au rayon X

Première photo au rayon X

De la piqure à la carte

Avec le Dossier Médical Personnal (DMP), la parole devient même complètement inutile : l’ensemble du parcours médical (antécédents, images médicales, comptes-rendus diagnostics ou thérapeutiques) est numérisé au sein de la puce, lue par le terminal du médecin ou du pharmacien. Le patient n’a plus à se présenter : la parole est niée.

La consultation d’un dossier est plus rapide et plus commode qu’un interrogatoire ? Oui, mais l’interrogatoire, déjà réduit en médecine générale, va donc tendre à disparaitre ? Et quand, par hasard, une discordance apparaitra entre le discours du patient à son médecin, et l’écrit du DMP, que croire ? L’écrit ayant toujours plus de valeur juridique que l’oral, les paroles d’un patient sont-elles condamnées à n’avoir plus de sens ?
Pierre-Charles Cristofari, psychiatre, membre du SNPP.

Sans rentrer dans le débat du fichage et de l’interconnexion des bases de données, qui fera l’objet d’un autre dossier, le DMP présente indéniablement des avantages en terme de diagnostic médical (dans les cas d’urgence, pour éviter les contre-indications médicamenteuses, par exemple). Mais l’éviction de la parole du patient oblige ce dernier à se tourner vers d’autres oreilles.

Automédication online

Doctissimo est le forum le plus consulté en France (cartographie et statistiques d’audience) : à peu près toutes les maladies y sont répertoriées, au point d’en devenir hypocondriaque. Ces forums permettent l’épanchement de toute la subjectivité des internautes, et des informations très intimes s’échangent. Hubert Guillaud avait rédigé un article pour InternetActu sur la documentation de soi. Il y listait notamment des services web assistant l’internaute dans son suivi sanitaire et médical (self tracking).

  • 23andMe propose de séquencer votre génome (société de l’épouse de Larry Page, co-fondateur de Google)
  • MyMonthlyCircles permet de suivre les cycles menstruels.
  • PatientsLikeMe est un réseau social pour malades.
  • BedPost permet même de recenser son activité sexuelle, summum de l’intime.

Ainsi, l’internaute a à sa disposition quantité de sites, et par là d’individus connectés, à destination desquels il peut dévoiler les troubles physiques (et parfois psychiques) dont il souffre (ou croit souffrir). L’individu, privé de parole, a été expulsé du cabinet médical par la technologie, et c’est cette dernière qui lui permet de reconnecter une subjectivité, cette fois dans un (hyper) texte, en la partageant non plus avec des experts habilités et légitimes, mais avec des internautes dont on ne sait finalement rien.

De l’art ou du cochon ?

Dernier aspect qui mérite d’être présenté, le spectacle de la médecine est également mis en scène à travers les arts et la télévision.

  • L’iconographie du corps médical est considérée comme une forme d’art de par l’objet représenté et par le procès pictural adopté (voir les travaux de Rodolphe van Gombergh ou la plastination de Gunther van Hagens). Cependant, ces expositions défraient régulièrement la chronique. Dernière en date, l’exposition Our Body vient d’ailleurs d’être interdite par la justice française pour atteinte à la dignité humaine.
  • On pensera aussi au body art dans le sens d’art corporel, où le corps devient medium, objet que la démarche plastique transforme, souvent dans un process radical (voir le site d’Orlan).
  • L’expression la plus populaire réside peut-être dans les séries télévisées hospitalières (Urgences, Grey’s Anatomy, Dr. House, Nip/Tuck), qui joue sur l’ambiguïté entre objectivation du patient et subjectivation du héros/téléspectateur. Quelle empathie ce dernier peut-il se permettre à propos du premier ? Jusqu’où sommes-nous capable de supporter la douleur -feinte- d’autrui ? Est-ce bien justement parce que la technique l’a distancié que nous sommes incapable de la supporter aujourd’hui ? Ou bien est-ce que parce que nous ne la supportions pas que la technique l’a éloigné de nous ?
  • On s’interrogera de même sur le degré zéro de la subtilité dans le rapport au corps avec tout le cinéma d’horreur, le gore (Hannibal, Chainsaw Murder) ; tendance qu’on retrouve aussi dans le cinéma d’action/émotion (thriller) et également un certain cinéma-vérité (Il faut sauver le soldat Ryan). Les cinéphiles complèteront…
Silence, on tourne !

Silence, on tourne !

A travers tout un appareillage électronique et numérique, le corps est considéré non plus comme le siège de l’esprit (voir aussi la perte de la valeur esprit, chez Stiegler) mais comme un objet et comme une donnée : la première considération entraine la réduction de la subjectivité dans la médiation (médicale, discursive, artistique) ; la seconde entraine la standardisation de l’individu, quantifié par des mesures, décrypté par des algorithmes, inscrit dans des registres.

Compléments d’information

J’ai listé ici une bibliographie (en construction) sur cette numérisation du corps, on pourra notamment y retrouver les travaux de ma directrice de thèse. Je signale aussi le blog du corps, ‘actualité de la recherche SHS sur le corps’.