hypothèses

Qu’est-ce que l’identité numérique ? (1/2)

Posted in hypothèses on octobre 16th, 2009 by Julien PIERRE – 1 Comment

Article en 2 parties

1. – Qu’est-ce que l’identité numérique ?

1.1. – Un terme issu de la vulgate

Le terme « identité numérique » est apparu assez récemment parmi la communauté des internautes et de leurs observateurs(1). Il recoupe des usages différenciés, tel que les réseaux sociaux, le personal branding, la peur de Big Brother, etc., etc.. C’est aussi pourquoi il est nécessaire de le valider comme objet de recherche dans le champ des SIC.

Tendances Google sur "identité numérique"

Tendances Google sur "identité numérique"

1.2 – Un terme inscrit dans des enjeux sociopolitiques

En effet, la question de l’identité numérique peut être abordée par sa dimension politique. De nombreux projets et textes de loi donnent de l’identité une acception nouvelle (ou réaffirmée, comme nous le verrons plus tard).

2 – Du réseau social à BigBrother

Le parallèle entre les 2 concepts est radical, et pour cela facilement utilisé autant que rejeté. Néanmoins il met face à face l’informationnalisation de soi et celle réalisée par un tiers (MIEGE, 2007).

  • 2.1 – D’un côté, l’individu s’investit dans une publication extime (ERTZSCHEID, Réseaux n°53. 2009). Le fait que cette publication soit en ligne permet aux membres du site de réseau social auquel l’auteur appartient d’en prendre connaissance. Cette statusphère occasionne deux comportements distincts, entre auteurs et lecteurs : un hypernarcissisme d’une part, articulé entre l’estime de soi et la reconnaissance par les pairs(3), et de l’autre un effet de surveillance transversale(4).
  • 2.2 – De l’autre côté, la disponibilité d’informations personnelles invite des lecteurs non sollicités : proches que l’on veut maintenir à distance (parents, collègues), recruteurs (cf. Kevin le banquier), fonctionnaires (cf. consultation de fiches du STIC sur des VIP). Les sites de réseaux sociaux font désormais partis de l’arsenal d’investigation. Les enquêteurs privés se réjouissent du gain de temps tandis que le Ministère de l’Intérieur envisage, à travers le fichier Périclès, d’exploiter ces données (ouvertes) en conjonction avec les bases de données déjà existantes.

Ainsi, l’identité numérique fait se rejoindre les dispositifs sociotechniques du web 2.0 et de la politique sécuritaire. Par contre, ils sont accompagnés de discours de promotion et de critique, évidemment antagonistes. Nous allons voir cependant, par leur filiation, qu’ils partagent des références idéologiques communes.

3 – Aux origines de l’identité : sécurité, économie, travail

Si l’on manque de recul et de matériaux sur ces discours du web 2.0, et sur cette acception de l’identité -c’est d’ailleurs tout l’objet de la thèse-, l’on dispose par contre de plus d’éléments pour définir l’identité et la place de l’individu dans une logique de surveillance.

3.1 – Sécurité et contrôle social

Au XIXème apparait le concept d’insurgé (celui qui se lève pour attaquer), à ressituer dans le contexte d’une culture de masse. Vincent DENIS(5) fait référence à la Peste de Marseille, à la démobilisation de l’armée de Louis XIV et à la Révolution française pour expliquer l’accélération des certificats d’identité entre 1715 et 1815. On complètera avec tous les autres mouvements populaires du XIXème siècle, dont le point d’orgue sera la Commune de Paris. La sociologie fonde alors un autre concept, celui de la foule (LEBON, 1894 ; MACKAY et « The Madness of Crowds », 1841), qui deviendra public (TARDE, 1901).

  • 3.1.1 – L’insurgé est donc cet individu qui surgit au cœur de la foule (SIGHELE, 1890) pour contester l’autorité : il est désigné comme aliéné, criminel, fou (LOMBROSO, 1876). D’autres désignations lui seront attribuées, selon les risques et les idéologies : socialiste, communiste, anarchiste, etc..
    Avec les attaques perpétrées par des groupes tels que ETA, IRA, RAF, GIS ou GSPC, FPLP, Al-Qaida, la désignation contemporaine est ‘terroriste’ ou ‘kamikaze’. Face à ces menaces, les États-cibles ont collaboré au perfectionnement de la doctrine contre-insurrectionnelle (Collèges interarmes, unités d’élite, infiltration et espionnage), avec comme problématique centrale l’identification des terroristes.
  • 3.1.2 – Le scientisme du XIXème modélise ce personnage, par le biais de la statistique et de l’anthropométrie. Ce sont les premiers fichiers de police judiciaire, constitués autour des empreintes digitales et de photographies (QUETELET, 1835, 1871 ; BERTILLON, 1887, 1890).
    Le canonge des services de Police en est un reliquat, complété par le FAED et le FNAEG. Leur extension à des délits non prévus au départ et leur partage via le Traité de Prüm (2007) multiplient d’autant les risques de saisie erronée et la consultation par des agents non accrédités.
  • 3.1.3 – Au-delà de cette approche criminologique, l’individu est aussi identifié dans ces activités quotidiennes, dans la sphère privative autant que dans le domaine professionnel ou l’espace public. La numérotation des habitations a été désignée comme outil de contrôle social (CICCHINI, 2009), de même que la traçabilité des voyageurs dans les transports en commun ou sur les grandes artères (SCHWEITZER, 2007). Les habitudes de consommation ou d’élection sont elles aussi soumises à la statistique, pour former la démocratie d’opinion (BOURDIEU, 1972).

Dans tout le spectre de l’acceptation (de l’insurgé à l’électeur) et de la situation sociale (de l’indigent au consommateur), l’individu est soumis à un procès scientifico-technique d’identification légitimé par les principes d’exception et de prévention (cf. LOPPSI). La logique assurantielle (se prémunir d’un risque; La Société du Risque, d’Ulrich BECK) prend le pas sur la logique accusatoire (reconnaître la responsabilité de l’auteur), et relativise de ce fait la présomption d’innocence : quiconque peut être fauteur de trouble (épidémique, économique, idéologique. L’État doit alors prendre des mesures pour garantir la sécurité de tous. C’est le contrat social du Léviathan (HOBBES, 1651) qui refuse expressément le droit à l’insurrection.

3.2 – Liberté économique et libertés individuelles

Les dispositifs d’identification sont aussi mobilisés au service de l’économie : la libre circulation des biens et des personnes n’est rendue possible que par la certification de l’origine ou de l’identité de ce(lui) qui circule.

  • 3.2.1 – Les titres de transports (Pass Navigo), passeports, cartes d’identité et autres éléments discriminants naissent avec le libre-échange (PIAZZA, 2004 ; CREZIER et PIAZZA, 2006). Les récentes pandémies liées à l’agriculture et la mondialisation des échanges ont rendu nécessaire, pour la logistique et l’hygiène, une traçabilité des produits. Cet étiquetage est basé sur le principe de l’identifiant unique (donc discriminant), tel que le NIR, et peut-être obtenu sans contact, avec la RFID. Les risques d’interconnexion et de lecture non désirée sont fréquemment signalés par la CNIL(6) et d’autres contre-pouvoirs(7).
  • 3.2.2 – En instituant l’Espace Schengen, le 3ème pilier de l’Union européenne(8) perpétue ce contrôle par certificats (passeports biométriques et Système d’Information des Visas). Ce contrôle est augmenté par la constitution d’EUROPOL et EUROJUST.
  • 3.2.3 – La coopération porte aussi entre acteurs économiques privés et au-delà de l’UE, notamment avec la transmission du PNR(9) ou avec des dispositifs comme ECHELON (ENFOPOL en Europe).
  • 3.2.4 – En effet, la surveillance des flux s’applique aussi désormais à la finance (via SWIFT) mais aussi et surtout aux télécommunications (modifications des Codes de télécommunications ; multiplication des systèmes d’écoute). Dernière illustration en date, la collaboration de Siemens et Nokia a permis au gouvernement iranien d’identifier les manifestants qui protestaient contre les résultats des élections présidentielles de 2009, justement par l’entremise des sites de réseaux sociaux. Il faut aussi évidemment faire référence au dispositif HADOPI qui vise à repérer les internautes qui téléchargent des œuvres protégées par le droit de la propriété.

3.3 – Rationalisation des méthodes de travail

  • 3.3.1 – Chez Adam SMITH (1776), la division du travail permet aux individus d’échanger le fruit de leur travail sur le Marché, et donc d’atteindre un épanouissement personnel(10). TAYLOR construit alors la division horizontale (parcellaire) et verticale du travail, où l’individu se consacre à une tâche exclusive : c’est l’Organisation Scientifique du Travail(11), ou le réductionnisme appliqué à l’industrie. Il mobilise pour cela des méthodes scientifiques et techniques (chronométrage, décomposition photographique ou time motion de Gilbreth). Le Fordisme -ou travail à la chaine- sera la combinaison de l’OST et des observations de William KLANN, un contremaitre de chez Ford qui avait étudié la disassembly chain des abattoirs de Chicago, où le bœuf passe sur un tapis roulant devant des opérateurs qui débitent chacun un morceau bien précis.
  • 3.3.2 – Le procès d’instrumentalisation et de déshumanisation (perte d’autonomie du travailleur) a souvent été prononcé(12). Tant et si bien que ce management rationnel a été modifié au fur et à mesure par l’accroissement des activités de service mais aussi à travers le regard porté et les concepts apportés par la sociologie des organisations (Renaud SAINSAULIEU, 1977).
  • 3.3.3 – Dans la gestion du temps, c’est GANTT, un collaborateur de TAYLOR, qui donnera naissance à la planification et l’ordonnancement, une gestion rationnelle et logique des tâches normalisées. On parlera alors de bureaucratie mécaniste (WEBER, La domination légale à direction administrative bureaucratique, 1921) :
    • 3.3.3.1 – les processus, les activités et les tâches sont standardisés. Le management est parcellaire(13).
    • 3.3.3.2 – Les compétences sont là aussi normées(14).
    • 3.3.3.3 – L’individu n’est pas propriétaire de sa charge, ce qui implique la permutabilité de l’agent. A compétences et diplômes égaux, n’importe quel agent est opérationnel.
    • 3.3.3.4 – La valeur de l’individu au sein du système est donc réduite à un rôle exécutoire : participer, faire fonctionner le système.
    • 3.3.3.5Robert K. MERTON signalera les dysfonctionnements de la bureaucratie rationnelle-légale (modèle de WEBER), avec la routine et l’implicite. La routine sera normée dans les procédures, et l’implicite récupéré par le management des connaissances (DRUCKER). Mais la question sera posée de savoir quelle est la valeur ajoutée de l’individu dont les connaissances ont été récupérées par l’organisation. Il y a donc nécessité pour la hiérarchie de contrôler les activités des employés, surtout quand ils correspondent à la théorie X de McGREGOR, c’est-à-dire les employés qui n’aiment pas travailler.
  • 3.3.4 – L’école des Relations Humaines d’Elton MAYO va alors chercher à rationaliser le facteur humain, en proposant des théories sur la satisfaction, les besoins et les motivations (facteurs d’ambiance et d’hygiène(15), HERZBERG).
  • 3.3.5 – Au delà du monde du travail, cette rationalité est aussi à l’œuvre à travers l’indifférence des acteurs lors du processus électoral(16). Les électeurs calculent le ratio entre l’effort pour s’informer avant le vote et l’effet du vote (individuel) dans la politique collective.
  • 3.3.6 – Enfin, MINTZBERG a critiqué la rationalisation du management, telle qu’elle était enseignée dans les Grandes Écoles de Commerce (Managers, not MBA). Il rejoint en cela l’injonction de Gilles DELEUZE et Félix GUATTARY, dans Qu’est-ce que la philosophie ?

Si les trois âges du concept sont l’encyclopédie, la pédagogie et la formation professionnelle commerciale, seul le second peut nous empêcher de tomber des sommets du premier dans le désastre absolu du troisième, désastre absolu pour la pensée quels qu’en soient bien entendu les bénéfices sociaux du point de vue du capitalisme universel.

Lire la 2ème partie

Notes

  1. environ 4400 requêtes par mois – chiffres 08/2009
  2. à lire aussi ici
  3. références nécessaires, mais voir notamment Express Yourself, de ALLARD et VANDENBERGHE, Réseaux n°17, 2003
  4. « Surveillance participative », ALBRECHTSLUNG ; sousveillance ; « Little sisters », CHIPCHASE ; « Inverse surveillance » ou « Equiveillance », MANN
  5. DENIS, Vincent. Une histoire de l’Identité, 2008
  6. Ce qui avait d’ailleurs motivé sa création : cf. SAFARI
  7. Ligue des droits de l’homme, Association IRIS, entre autres…
  8. Coopération policière et judiciaire en matière pénale
  9. Mesures successives au 11-septembre, et inscrites dans le USA Patriot Act
  10. Même s’ils risquent de s’abêtir, de l’aveu même de Smith
  11. Principe of Scientific Management, 1911
  12. Cf. Les Temps modernes, de Chaplin, 1936. Mais voir aussi le traitement de l’individu dans le domaine médical
  13. Organisation Administrative du Travail – OAT, FAYOL, 1918
  14. Cf. référentiel des diplômes, notamment dans l’enseignement professionnel : loi Astier en 1919, division sexuée du travail
  15. On a vu ce que la faiblesse de ces facteurs avait eu comme effet chez France Telecom
  16. Théorie des choix publics de BUCHANAN et TULLOCK, in The Calculus of Consent

Qu’est-ce que l’identité numérique ?

Posted in hypothèses on octobre 16th, 2009 by Julien PIERRE – 1 Comment

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Après une année de lectures, il serait peut-être temps de répondre à cette question fondamentale. Ça vaudra comme bilan, et comme dirait l’autre, je ne saurais ce que je pense que quand je le verrais écrit. Donc…

Article en 2 parties :

Sommaire

  1. Qu’est-ce que l’identité numérique ?
  2. Du réseau social à Big Brother
  3. Aux origines de l’identité : sécurité, économie, travail
    • Sécurité et contrôle social
      • Nouveaux concepts : l’insurgé au cœur de la foule
      • Statistiques et anthropométrie
      • Traçabilités dans la sphère publique
    • Liberté économique et libertés individuelles
      • Le libre-échange nécessite l’identification
      • Schengen
      • Coopérations économiques transnationales
      • Surveillances des flux
    • Rationalisation des méthodes de travail
      • De Smith à l’OST
      • Entre déshumanisation et sociologie du travail
      • Gestion du travail
        • Organisation administrative du travail
        • Normalisation des compétences et des diplômes
        • Permutabilité de l’agent
        • Rôle exécutoire de l’agent
        • Dysfonctionnements
      • Le facteur humain
      • Le calcul du consentement
      • Critiques de la formation
  4. Identité(s) et philosophie(s)
  5. L’identité au cœur des paradigmes
  6. Entre archéologie et prospective

Qu’est-ce que l’identité numérique ? (2/2)

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Article en 2 parties

4 – Identité(s) et philosophie(s)

  • 4.1 – Le rationalisme tel qu’il est appliqué dans la science et l’économie puise ses sources dans la philosophie cartésienne (séparation du corps et de l’esprit, cf. 6ème Méditation), qui elle-même emprunte à la longue tradition dualiste (cf. Classifications d’ARISTOTE). Le dualisme corps-esprit(1) pose que l’être est une substance mentale qui a conscience de soi sans (pouvoir) passer par l’expérience matérielle des sens et de la perception. De là toute cause est intelligible par la raison logique et non par les sens. L’accès aux noumènes (les idées, idéalisme platonicien) s’oppose donc à celui des phénomènes (les faits, phénoménologie). La connaissance de soi se fait donc a priori (LEIBNIZ ; KANT). Cette étude de l’être en tant qu’être se nomme ontologie. L’ontologie rationaliste (cogito ergo sum, je pense, donc je suis, DESCARTES) s’oppose à l’ontologie métaphysique.
  • 4.2 – En reprenant les étapes précédentes, on voit comment le rationalisme a construit -jusqu’à aujourd’hui- une distanciation entre l’objet étudié (l’être ontologique) et la méthode (anthropo- et bio-métrie, statistiques, fichage et classification, division du travail, parcellisation des tâches, etc.). La métaphysique cède la place au positivisme de SAINT-SIMON(2) puis d’Auguste COMTE : il ne faut plus s’intéresser à la cause première mais à l’observation empirique des phénomènes. Le positivisme logique (Manifeste du cercle de Vienne) perpétuera cette négation de la métaphysique ; parallèlement, si « Dieu est mort », nous dit Friedrich NIETZSCHE, c’est parce qu’il a été rationalisé (argument ontologique de KANT). Contre ces attaques, la métaphysique va tenter de surnager.
    • 4.2.1 – Pour Martin HEIDEGGER, l’être est là (dasein) par sa présence (l’étant) dans le Temps(3). « L’essence du Dasein est dans l’existence », non pas en tant que substance (existancia scolastique) présente aux yeux des autres (caractère ontique, ou existentiel), mais en tant qu’Être-au-Monde (existantial, hic et nunc, Dasein). HEIDEGGER va inspirer à la fois les existentialistes (SARTRE, « l’existence précède l’essence ») et les structuralistes (les existenciaux sont les structures du Dasein). On le retrouvera également chez HORKHEIMER (Dialectique de la raison, avec ADORNO) et Giorgio AGAMBEN(4).
    • 4.2.2 – Pour Emmanuel MOUNIER(5), la personnalité de l’individu se dissout dans le matérialisme, ce qui marque tout à la fois la fin de la métaphysique et la crise de la civilisation (libérale et marxiste). Sa pensée se retrouve chez Jacques ELLUL (Le bluff technologique), mais aussi chez X-Crise et les non-conformistes des années 30(6).
    • 4.2.3 – La critique du rationalisme et la proposition d’un retour à une certaine métaphysique sont aussi l’objet de l’encyclique anti-moderne Fides et ratio publiée par Jean-Paul II (14/09/1998).

Dans le cadre de la recherche scientifique, on en est venu à imposer une mentalité positiviste qui s’est non seulement éloignée de toute référence à la vision chrétienne du monde, mais qui a aussi et surtout laissé de côté toute référence à une conception métaphysique et morale. (§46)

5 – L’identité au cœur des paradigmes

  • 5.1 – Pour Max WEBER, le rationalisme est le paradigme de la Modernité. Cela se traduit par la perte de la pensée magique, c’est-à-dire une explication de la réalité qui emprunterait au magique et au religieux. La société qui en découle est désenchantée, la pulsion est abolie(7) au profit de la Raison, qui donne à la Loi son caractère impersonnel, et qui prend corps dans la bureaucratie.
  • 5.2 – Max WEBER voyait dans le capitalisme l’avènement du calcul, de même qu’HEIDEGGER voyait la métaphysique s’achever dans la cybernétique (WIENER) : la pensée ne serait qu’une forme de calcul (BOOLE ; McCULLOCH ; TURING). Cette logique algorithmique se retrouve dans l’accomplissement des processus du travail(8). Nous proposons de compléter cette conceptualisation de la manière suivante. Ce n’est pas tellement qu’il y a un passage de l’ordre de l’écrit à un ordre du calcul, mais plutôt un passage du texte à l’hypertexte, un passage du linéaire au matriciel ((Nous aurons l’occasion de développer plus tard cette notion : matrice, rhizome, réseau, modèle orchestral, etc.. , que nous illustrerons avec -exemples parmi d’autres- les grilles de programmation des chaines de télévision, la théorie des graphes sociaux, le parcours de lecture de type encyclopédique, la modélisation des scénarios vidéo-ludiques, ainsi que les divertissements dont la fin est à la discrétion du lecteur-public, les algorithmes de reconnaissance comportementale installés dans les caméras de surveillance et bien entendu l’algorithme de Google et des scripts de veille et de recherche ; nous aurons aussi l’occasion -et le devoir- de relier cette proposition à l’identité numérique, notamment en rappelant que l’identité est aussi un terme mathématique (a =a, moi = moi ; FICHTE, « Je suis Dieu » in Fondement du droit naturel, 1796).)).
  • 5.3 – Il faudra aussi d’une part s’intéresser à l’ontologie de Gilles DELEUZE (corps-machine, individu-réseau), et donc à celle de Gilbert SIMONDON (individuation).
  • 5.4 – D’autre part, la philosophie postmoderne (LYOTARD), qui emprunte aux auteurs ou aux critiques précités (déconstruction du logocentrisme), situe la société dans un axe chronologique (post-industriel, après la Modernité) avec comme effets de bord la fragmentation de l’identité et le narcissisme (voir les monades, LEIBNIZ). LIPOVETSKY parle même d’hypermodernité, avec pour paradigme l’hyperconsommation, c’est-à-dire l’excès. L’existence de l’individu hypermoderne est notamment rendue possible par les TIC. Il est possible cependant d’exploiter ces technologies de l’esprit pour Réenchanter le Monde (STIEGLER et Ars Industrialis).
    • 5.4.1 – Charles TAYLOR ne valide pas la postmodernité comme une rupture. De même, le narcissisme peut être interprété moins comme un égocentrisme que comme une recherche d’authenticité(9).

Ainsi, nous pouvons établir deux modèles sociopolitiques basés sur ces acceptions de l’identité : un modèle rationnel-discriminant et un modèle métaphysique-holiste. Néanmoins, nous allons voir que le dualisme n’est pas de mise ici, et que les points d’accord sont nombreux entre les discours et les applications de ces modèles.

  • 5.5 – Nous avions vu avec Armand MATTELART que le « village » était l’un des dispositifs contre-insurrectionnels déployé dans les territoires colonisés(10). Nous proposons de relier ces constructions à d’autres projets d’architecture ou d’urbanisme politique : pénitencier panoptique de Jérémy BENTHAM, familistère de FOURIER(11) ou phalanstères de SAINT-SIMON(12). Ces projets rejoignent aussi celui de MOUNIER qui rêvait d’une fédération toute à la fois individualiste et collectiviste. Là aussi, nous proposons de rapprocher ces idées d’un autre modèle sociotechnique et politique, résumé dans l’acronyme P2P.
    • 5.5.1 – Les réseaux Pair-à-Pair participent d’une égalité entre les ‘clients’ du réseau (il n’est justement plus question de clientèlisme. On parle au contraire de réseaux d’amis, F2F), dans le but principalement d’échanger des données ou des applications (calcul distribué). Ils appartiennent à la culture du libre en ce sens qu’ils participent à la promotion d’une réforme du code de la propriété intellectuelle et des droits d’auteur ainsi qu’une amélioration de la protection de la vie privée et des libertés individuelles.
      La culture du libre est portée par des auteurs (STALLMAN ; LESSIG), des projets (GNU/Linux, CreativeCommons, ArtLibre) et des organisations (Free Software Foundation, Parti Pirate). L’association de ce dernier avec le groupe des Anonymous montre un certain rapport à l’identité, qui ressemble à ce que l’on nomme esprit-de-ruche.
    • 5.5.2 – Malgré l’ambigüité du terme, nous pouvons y associer des concepts similaires, qui prophétisent un niveau ultime de l’évolution : Harmonie fouriériste, noosphère du Père TEILHARD de CHARDIN, la Machine Univers et le Cyberespace de Pierre LEVY, le Cerveau planétaire de Joël de ROSNAY, l’écosystème de données du web² de Tim O’REILLY, qui laisse de côté les questions du respect de la vie privée.
      C’est ce que Jaron LANIER nommait, avec crainte et ironie, « digital maoism » à propos de l’anonymat des contributeurs de Wikipedia(13).
  • 5.6 – Cette recherche de l’anonymat se retrouve par exemple au sein du Comité invisible, auteur de l’Insurrection qui vient (IQV), groupe auquel appartient Julien COUPAT (affaire de Tarnac), qui fut en son temps collaborateur de la revue Tiqqun.

On a vu se répandre parmi les Bloom, en même temps que la haine des choses, le gout de l’anonymat et une certaine défiance enfers la visibilité (…) Que son ennemi n’ait ni visage ni nom ni rien qui puisse lui tenir lieu d’identité est propre à déchainer la paranoïa du pouvoir.

  • L’idée générale concerne le désœuvrement des individus (Théorie du Bloom, cf. Ulysse de James JOYCE), provoqué par la civilisation moderne capitaliste et rationnelle. Il est question de décadence. Tiqqun(14) emprunte à Giorgio AGAMBEN (La communauté qui vient), qui emprunte à DEBORD (la Société du Spectacle) ; à DELEUZE et GUATTARY, à FOUCAULT (la biopolitique, où la régulation de la sphère privative est exercée par le politique, cf. ORWELL et 1984) et à HEIDEGGER (proposition d’une métaphysique critique). Le programme proposé dans l’IQV, véhiculé par le Parti imaginaire, passe par la création de communes (les villages, lieu de désaliénation et de re-territorialisation) et la défense de l’anonymat.
  • 5.7 – cf. Hakim BEY et les TAZ, les Black Blocks et la loi anti-cagoule ; faire des recherches aussi chez les néo-luddites (Pièces et Main d’oeuvre), l’anarchisme primitif de John ZERZAN, Theodor KACZINSKY aka Unabomber, l’Encyclopédie des Nuisances, les situationnistes, les anti-industriels, etc..
  • 5.8 – La réflexion philosophique a engendré deux modèles qui s’entrecroisent (rationalisme vs métaphysique ; ghetto plus ou moins volontaire, qui peut aboutir à un esprit-de-ruche). Des conséquences identiques peuvent apparaitre aussi dans un modèle managérial émergent, l’adhocratie telle que définie par MINTZBERG et vulgarisée par DOCTOROW.
    • 5.8.1 – L’adhocratie de MINTZBERG est un groupe ad hoc constitué dans l’objectif de l’accomplissement d’une mission (communauté de production, DRUCKER), peu formalisé et peu hiérarchisé. On le retrouve principalement dans la gestion de projet, les cellules de crise et les task force (IETF) et dans le développement informatique (Eric RAYMOND, la Cathédrale et le bazar). Cela marque néanmoins le primat du groupe-organisation sur l’individu-acteur.
    • 5.8.2 – Cory DOCTOROW, dans son roman de science-fiction Up and Down in the Magic Kingdom, parle d’adhocratie pour désigner le groupe autoconstitué et autogéré qui s’est donné comme objectif la gestion et l’aménagement d’une attraction de DisneyWorld. La popularité du concept Whuffie (algorithme indicateur de réputation, et servant de valeur monétaire, ‘currency‘) a permis dans le même temps la diffusion du modèle organisationnel adhocratique (qu’on retrouve dans le barcamp). Modèle qui était déjà abordé chez Fabien GRANJON à propos de l’Internet militant. Patrice FLICHY parlait à ce propos de communautés des égos(15), ce qui rejoint le constat fait par Daniel BOUGNOUX de l’homophilie des internautes(16) : on se connecte avec ceux qui nous ressemblent(17). C’est donc un nouveau ‘village’ qui se constitue, le réseau social promis par Facebook et autres SNS n’est qu’un familistère de plus, avec des individus en tension entre anonymat ((CARDON, Design de la visibilité)) et surveillance.
  • 5.9 – Il est donc établi que l’identité est par nature numérique. L’identité (numérique, numérisée, comptabilisée et classifiée), et donc l’individu qui la porte, peuvent-ils connaitre des développements plus profonds dans l’ordre de l’évolution ?
    • 5.9.1 – La théorie de l’évolution repose sur la sélection naturelle, nous explique Charles DARWIN. Son cousin, Francis GALTON(18), propose de passer à une sélection artificielle : l’eugénisme. Les deux chercheurs croient en la transmission héréditaire des caractères acquis. GALTON propose d’appliquer aux classes sociales les mêmes procédures qu’on applique aux cheptels, afin d’éviter la dégénérescence ou décadence des gènes(19). Ces politiques natalistes vont se diffuser dans la génétique des populations (LYSSENKO en URSS).
    • 5.9.2 – Au contraire de l’eugénisme, qui vise une perfection de l’espèce humaine par la sélection des unions, le transhumanisme ((Le Parti humaniste qui promeut cette conception de l’individu est par ailleurs apparenté à une secte.)) vise l’extension du potentiel humain (monisme corps/esprit, espérance de vie). Pour ce faire, les transhumanistes (HALDANE ; Julian HUXLEY ; FM-2030) vont emprunter tant à la génétique qu’à la cybernétique (intelligence artificielle de MINSKY; MORAVEC ; KURTZWEIL). Les projets pullulent, entre Extropie, Société abolitionniste, Ingénierie du Paradis, Hedonistic Imperative (PEARCE) et Cyborg Democracy (Justice de THEZIER). On retrouve dans les discours à la fois des références à une perpétuation des Lumières et du rationalisme, et à la quête du Point Oméga de TEILHARD de CHARDIN.

6 – Entre archéologie et prospective

  • 6.1 – Quand on se place dans le domaine des productions de l’imaginaire, la science-fiction recoupe les modèles présentés. Le transhumanisme se retrouve chez Dan SIMMONS (posthumains, moravecs, IA, extros), dans les Seigneurs de l’Instrumentalité de Cordwainer SMITH (les sous-êtres), dans la Culture de Ian M. BANKS (les Mentaux), chez Neal STEPHENSON (le Samouraï virtuel), chez William GIBSON (franchulat et implant cybernétique du Neuromancien), et bien entendu chez Isaac ASIMOV (3 lois de la robotique).
  • 6.2 – Loin de cette projection dans l’imaginaire d’auteurs de fiction, il reste nécessaire de s’interroger sur le rapport à l’identité que produisent aujourd’hui les technologies de l’information et de la communication (TIC). De nombreuses problématiques(20) émergent à la lecture des chercheurs en Sciences de l’Information et de la Communication(21).
    • 6.2.1 – Il faudra donc établir comme objet de recherche au sein des SIC l’ensemble des dispositifs organisationnels et technologiques de traitement des données personnelles, dans le champ de l’identité (numérique) des individus.
    • 6.2.2 – Concernant ces dispositifs, il faudra établir un corpus articulé entre discours institutionnels ou intellectuels et productions scientifiques. Il s’agira de positionner les auteurs dans des filiations épistémologiques et philosophiques, en tension entre promotion et critique des TIC (comprises comme la somme des dispositifs).
    • 6.2.3 – Il pourrait être intéressant d’observer sur un terrain donné comment ces dispositifs sont appréciés, à quelles représentations sociales ils sont associés, comment ils s’ancrent dans des logiques (émergentes ou préexistantes) d’adoption et de normalisation, de détournement ou de rejet des outils et de leurs usages.

Notes

  1. Analyse insuffisante, à développer
  2. Voir aussi La philosophie des réseaux, Pierre MUSSO
  3. L’Être et le Temps
  4. Il serait intéressant de confronter l’ontologie d’HEIDEGGER à des phénomènes comme l’avatar, ou le profil affiché sur un SNS : existentiel ou existantial ?
  5. Le personnalisme
  6. Planisme technocratique parfois proche du néo-socialisme et du national-socialisme
  7. ELIAS, Sur le processus de civilisation
  8. Logigramme et algorigramme, cf. norme ISO 5807 ; scénario d’appel téléphonique ; parcours de navigation en ligne ; ordonnancement ; développement informatique
  9. Lire cet article sur Michael WELSH et la politique de l’authenticité.
  10. Vietnam, Algérie, Afrique du Sud ; murs USA-Mexique, Mur de Berlin, Mur de Palestine, Ceuta et Melilla, etc.
  11. Basé sur une classification rationaliste des passions en catégories et sous-catégories
  12. À Ménilmontant
  13. Cf. aussi Kevin KELLY, Out of control
  14. Pour comprendre Tiqqun, lire le texte ‘Avant-garde et mission, la tiqqounerie‘ ou encore ces ‘Notes de lecture sur l’insurrection qui vient
  15. HUSSERL, philosophe de la phénoménologie, comparait Dieu à une « communauté des égos transcendantaux ».
  16. Cf. participation au forum Réinventer la démocratie
  17. Manque de sources ; mais voir Sociogeek
  18. Statisticien et collègue de Quételet, photographié par Bertillon.
  19. Cf. Le Meilleur des Mondes, Aldous HUXLEY
  20. Nouveaux processus identitaires, à apprécier dans une approche ontologique, avec les théories de l’acteur ou du sujet. Logiques institutionnelles, marchandes et sociales liées à la diffusion, l’adoption et l’usage des dispositifs de traitement des données personnelles. Proposition d’un habeas corpus, au regard des enjeux sociopolitiques
  21. BOYD, TURKLE, DONATH aux États-unis, Surveillance studies de David LYON. Mais aussi CARDON, PERRIAULT, MERZEAU, VITALIS, ARNAUD qui ont contribué, avec d’autres, au N°53 de la la revue Hermès Traçabilité et Réseaux. Chercheurs inscrits dans la sociologie des usages ou des innovations, ethnométhodologie, interactionnisme symbolique, philosophie de la communication, etc..