Les identités numériques

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BigBrother est partout, y compris dans Multitudes

Je signale la sortie du n°40 de la revue Multitudes : « BigBrother n’existe pas, il est partout ».

Big brother n'existe pas, il est partout

En voici le sommaire agrémenté de quelques résumés.

Ce texte de cadrage introductif au dossier met en avant le côté problématique de l’utilisation, comme si rien n’avait changé, des termes foucaldiens et deleuziens de «surveillance» et de «contrôle» : ceux-ci se révèlent insuffisants pour cerner pleinement les particularismes de la «surveillance globale». Cette dernière ne peut devenir globale qu’en s’émancipant de la prééminence – classique dans la surveillance classique – du scopique pour adopter la modalité numérique du calculable : on passe du visible et de l’invérifiable à l’invisible et au vérifiable. Ce changement du rapport de la surveillance à la visibilité conduit à proposer le terme de «sousveillance» pour désigner l’ensemble des techniques sur lesquelles repose désormais un nouveau mode de gouvernementalité.

Face à la multiplication des formes de contrôle, quel usage l’émergence actuelle d’une conscience critique peut-elle faire des concepts élaborés autrefois par Michel Foucault ? À partir de l’analyse d’une procédure particulière (les «tests ADN» votés, en 2007, par l’Assemblée nationale), on soutient ici que la nouveauté de notre conjoncture tient d’abord à ce que s’y recombinent, autour d’instruments techniques effectivement inédits, la mémoire de rationalités politiques multiples, auxquelles Foucault consacrait des analyses séparées et qu’il présentait souvent comme historiquement successives.

Éric Sadin évoque au cours d’un entretien en deux parties, l’apparition récente et historiquement inédite d’un «bouillon de culture» favorable à l’instauration et à l’intensification progressive de techniques dressées en vue de pénétrer les comportements. Il décrit ce composé comme étant formé – 1/d’une architecture technologique sophistiquée – 2/d’un environnement géopolitique instable qui situe désormais la collecte de données comme le socle stratégique décisif – 3/d’une science marketing qui ambitionne de deviner en amont les désirs des consommateurs grâce à l’analyse des traces numériques disséminées par nos actions quotidiennes. La portée des incidences anthropologiques, politiques, sociales, juridiques, induites par cette «maille globale» est explorée dans la spécificité de chacune de ces dimensions autant que dans leurs complexes interactions.

Dans ce texte, Antoinette Rouvroy et Thomas Berns décrivent le métabolisme normatif qui s’impose dans les pratiques statistiques contemporaines, de la digitalisation de la vie au profilage. Comment cela produit un nouveau type de norme ? Comment cela gouverne ? Quel type de sujet cela gouverne et cela produit ? Quel rapport les normes entretiennent-elles aux comportements ? Quel usage du droit envisager face à ces normativités rivales ?

Surgeon explicite d’un texte de Deleuze (Post-scriptum sur les sociétés de contrôle), cet article tente de montrer l’émergence d’un nouveau type de «sociétés» fondées sur le contrôle préventif du temps. Non réductibles à des techniques de surveillance policière, les «sociétés de clairvoyance» ont un fondement imaginaire qui doit être vigoureusement contesté. Car aucune société n’est viable sans part d’ombre.

Les dispositifs de la sousveillance contemporaine fonctionnent comme des systèmes automatisés de production individualisée de fictions. Soit une nouvelle forme de contrôle toute pleine de bien-être, qui sonne comme l’écho des intuitions du film Minority Report et des nouvelles les plus joliment paranoïaques de Philip K. Dick. Opposant fiction contre fiction, l’auteur développe l’idée que face à ces nouvelles fictions de sécurité et de consommation à vocation normative qui nous habitent sur un mode hypnotique, il convient de créer des contre-fictions, des créations à même de troubler ce jeu de mise au pas normative de notre à-venir.

On doit se réjouir évidemment qu’une revue ‘politique, artistique, philosophique’ embrasse le champ de la surveillance, en resituant de façon épistémologique les travaux de Foucault et Deleuze. Idem, on se réjouira des références à Philip K. Dick, dont la paranoïa a souligné à maintes reprises l’omniprésence d’une surveillance (divine ? extraterrestre ? nixonnienne ?).

Cependant l’usage du terme sousveillance est problématique en ce qu’il a été déjà utilisé précedemment1, dans une autre acception. Du terme surveillance il faut saisir le préfixe sur- qui situe la veille sur un axe vertical descendant. Par extension, la sousveillance serait ascendante (on parle aussi d’inverse surveillance). Chez Steve Mann, la sousveillance résulte de l’appareillage technologique (wearcam, cf. les transhumanistes) qui permet à un individu de surveiller autrui (on parle aussi d’équiveillance, ou de surveillance participative). Il y a bien un déterminisme technique selon les auteurs de Multitudes (du scopique au numérique, via la Loi et l’ADN), mais qui occasionne ‘un nouveau mode de gouvernementalité’. De ce fait, la position hiérarchique est maintenue, le préfixe sur- doit être conservée. A mon sens, la dialectique foucaldienne est toujours efficace pour expliquer la surveillance globale (Mattelart y fait d’ailleurs référence).

Néanmoins, il y a bien eu évolution depuis Foucault, dans le sens où le panoptisme s’est diffusé par le jeu des acteurs politiques et économiques (cf. LOPPSI ou GIXEL). Diffusé jusqu’à infiltrer la majeure partie des activités humaines. A la prison, l’école, l’armée, l’usine ou l’entreprise et l’hôpital de Foucault, on peut rajouter les usages quotidiens : administration, marché, transport, sphère domestique, télécommunication, y compris Internet. En ce sens, le terme ‘surveillance globale’ est plus juste. La revue a pour cela le mérite de resituer les ancrages historiques, anthropologiques et sociopolitiques des processus normatifs à l’oeuvre dans le champ de l’identité et des données personnelles.

L'ABC de Dick, par Ariel Kyrou

Et tant qu’à partir dans les délires dickiens, on pourrait fantasmer sur un dispositif de surveillance omniprésent, donc omniscient, et finalement omnipotent : et se servir de la novlangue de BigBrother pour écrire la Bible de SIVA.

Bref, une revue à lire d’urgence, et un ouvrage -magistral- à relire dans la même urgence !

  1. Voir recherche Google, Wikipedia mais surtout l’article de Steve Mann []

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