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Quand le navigateur fait dans le social : les perspectives de la Social API de Firefox

Mozilla Firefox propose avec Social API une nouvelle couche logicielle pour nos activités de socialisation en ligne. Si cet outil s’inscrit dans les représentations actuelles en termes de respect de la vie privée, il me semble cependant qu’il ne fait qu’effleurer des pratiques sociales ancrées en dehors de tout contexte numérique. En intégrant cette notion de contexte et nos pratiques de socialisation, il serait alors possible d’envisager que cette Social API se mette pleinement au service de notre vie sociale médiatisée par ordinateur.

Social API, c’est quoi ?

Une API permet de tendre une passerelle entre différents services web (afficher ses tweets sur son blog WordPress, entre autres exemples). Social API propose ainsi de relier différents fournisseurs de services web (des réseaux socionumériques) au sein d’une fonctionnalité hébergée par le navigateur (et non plus portée par un seul service web) : cela remplacera à termes les modules (plugins, extensions) par une fonctionnalité nativement incorporée dans le code source du navigateur.

We propose that the browser maintains a list of « social platform providers ».
Social API sur MozillaWiki

Chaque fournisseur de service de socialisation en ligne, Facebook, Twitter, etc., proposera (via un manifeste) que son site intègre la barre latérale de Firefox (en mode opt-in : si l’utilisateur n’en veut pas, il n’active pas ce service). Dès lors les notifications apparaîtront dans la barre latérale (en mode push), et ce quelle que soit la page web consultée.

L’API n’accordera au fournisseur de service qu’un accès à certains niveaux de données : par exemple, il sera impossible pour le fournisseur de service de lire les cookies-tiers ou de suivre l’activité de l’utilisateur, annonce sur le blog de Mozilla Tom Lowenthal, l’un des ingénieurs du projet. C’est surtout intéressant au niveau de la recommandation : alors qu’auparavant un clic sur un sceau d’approbation produisait une donnée collectée et agrégée par le fournisseur de service et les régies publicitaires, dans le cadre de la Social API, une recommandation sociale n’entraînera pas de transferts de données personnelles. Quand je signale une page Amazon sur un bouquin que j’ai apprécié, il n’y a que mes amis et contacts qui en tirent profit !

One of our favorite privacy-supporting features in the social API is the recommend button. … If we add this functionality in Firefox instead, you can still interact with your social network and share pages, but without the opportunity for tracking by all those social networks.

Pour l’heure ce projet est en version beta (v17.0.2b), et attend des retours d’expérience pour être finalisé. Pour l’heure aussi, il ne fonctionne qu’avec Facebook et son service de messagerie [edit : si le manifeste est là, le service par contre est HS, connexion impossible]

Facebook Messenger for Firefox

Facebook Messenger for Firefox

Vers un modèle du salon numérique ?

Pour illustrer les usages à venir de cette Social API, Mozilla fournit l’illustration d’un match de foot, diffusé sur le site de la FIFA, et commenté en direct dans la barre latérale.

Discussion autour d'un match de foot

Discussion autour d’un match de foot

A y regarder de plus près (outre qu’il s’agisse d’un match de foot féminin dans lequel l’Allemagne est menée), il s’avère qu’il s’agit explicitement d’un dialogue. Cela veut-il dire, implicitement, que seul ce genre d’interlocution est possible ? Quid des conversations à plusieurs, et si c’est le cas, les amis connectés peuvent-ils suivre les dialogues (C peut-il lire ce que A et B disent du match) ? Ces conversations seront-elles publiées sur le site de du fournisseur de service ? S’agit-il d’une invitation lancée par un titulaire de compte, comme dans le modèle du salon (venez regarder le match chez moi) ? Le titulaire deviendrait dans ce cas hébergeur de la conversation. Il pourrait être intéressant aussi que des diffuseurs incitent à regarder leur contenu avec cette fonctionnalité activée, comme dans le modèle du bistro (venez regarder le match sur fifa.com).  Il y aurait ici un modèle d’affaire complexe : Firefox (navigateur) + Facebook (hébergeur de contacts) + fifa (hébergeur de contenu et ses partenaires publicitaires) + titulaire hôte (hébergeur de la conversation) + contacts invités (participant à la conversation).

Limites et perspectives

Cantonné pour l’heure à l’état de prototype, il est difficile d’apprécier le potentiel de Social API : il me tarde que Facebook autorise la connexion pour qu’on puisse sérieusement expérimenter ce service, et lever les doutes qui se nichent dans les nombreux paradoxes et zones d’ombre des discours d’annonce. En effet, en plus des questions précédentes, plusieurs points méritent d’être développés :

Enjeux économiques : d’abord, cette Social API préfigure-t-elle les fonctionnalités à venir de Firefox OS, ainsi que des prochains navigateurs à venir (je pense notamment à IE10, et aux réactions de concurrents comme Google) ? Ensuite, et surtout, il me semble qu’à la lecture des différents posts, ce soit surtout le modèle de la recommandation qui l’emporte. Ainsi :

First, we’ll offer an easy way to recommend things that you discover on the Web. Next, we’ll add support for notifications coming from the service and, once that’s landed, we’ll start on integrated news feeds and chat.
Bringing social to Firefox, sur le blog officiel de Mozilla

Cette recommandation apparaît elle en premier parce qu’elle est la plus facile à encoder, la plus à même de créer du flux, ou bien parce qu’elle est correspond aux représentations que ses concepteurs se font de la vie sociale ?

Dans le premier cas, il me semble que cette application reste centrée exclusivement sur l’offre de services des fournisseurs : la mise en avant de la recommandation de ressources numériques ou culturelles et le partenariat avec Facebook vont dans ce sens. Toutefois, 1, en termes d’expérience sociale en ligne, Facebook est aujourd’hui incontournable, et sera un soutien fort au projet (quand il voudra bien s’activer) ; 2, ce modèle centré sur la marque (trademark-centric ?) semble contre-balancé par une démarche pro privacy. Quoi qu’il en soit, je ne pense pas qu’un mécanisme de notification push soit conforme aux attentes sociales.

[edit : il a suffi que je publie ce billet pour la barre latérale fonctionne : à première vue, ce n’est rien d’autre que la barre latérale de Facebook, la stalker bar.]

Dans le second cas, cela soulève des enjeux sociaux : il me semble en effet que la vie sociale n’est pas faite que de notifications et de recommandations interindividuelles (sans être nécessairement marchandes, elles restent éminemment égocentrées) : la conversation se définit notamment par le principe qu’elle n’est pas rationnelle en finalité.
L’exemple du match de foot est une bonne illustration des pratiques conversationnelles médiatisées par ordinateur, pratiques déjà en vigueur depuis de nombreuses années dans les livetweets de rencontres sportives (genre tournoi des 6 nations) ou de séries télé (genre Grey’s anatomy). Or, et c’est là – à mon avis – l’impasse principale de Social API, c’est qu’elle reste un outil sans convergence des situations microsociales, malgré l’offre qu’elle propose. J’explique le paradoxe (bêtement fonctionnel), avant d’en venir à cette idée de convergence des situations microsociales :

Le but de l’API Social est clair : rester plus facilement en contact avec ses proches, sans avoir besoin de jongler entre vos onglets ouverts ou encore d’en ouvrir un nouveau. Lorsque vous activez l’intégration sociale, une barre d’actualités sociales et de chat apparaît sur votre écran et reste fixe alors que vous naviguez.
Espace presse de Mozilla, version FR

Mais, s’il n’y a que Facebook qui a publié pour l’instant son manifeste, la perspective que Twitter, Google+, Tumblr et les autres intègrent ce dispositif est déjà anticipée : la Social API prévoit de faire afficher leurs notifications dans la barre latérale : faudra-t-il alors « jongler » avec plusieurs barres latérales, pour suivre des conversations qui ont toutes le même objet (le match de foot) ? J’avoue ici que les explications fournies sur le wiki ne sont pas claires :  ces notifications se feront-elles  at one point ou dans different sidebars ?

The Social API allows the user to keep multiple providers « active » at one point, which means that notifications, chat/audio/video conversations, recommendations and shares, and contact access are active to all of them simultaneously. Multiple service windows can coexist, and each browser window could display different sidebars.

Pour poser la question autrement, les interlocutions se dérouleront-elles conjointement (at one point) ou simultanément ? C’est important car cela montre comment un modèle informatique peut ou veut  reproduire un modèle social.
En effet, il apparait clairement que, dans nos cercles d’amis, certains préfèrent se connecter (et se socialiser) avec Twitter, d’autres avec Facebook, certains avec G+, etc. C’est un constat sociologique que toute intersubjectivité est multi-située, c’est-à-dire que notre histoire interactionnelle se déroule dans plusieurs espaces sociaux (famille, école, entreprise, etc.), et que notre compétence à être (un être) social est liée à notre faculté et à aux possibilités qui nous sont offertes d’agréger plusieurs expériences sociales (et donc plusieurs identités, soit dit en passant). Cela ne veut pas dire que toute expérience se fait isolément dans un espace cloisonné, mais que nous l’habitons en embarquant avec nous nos expériences passées, que celles-ci influent notre présence et nos interactions dans cet espace donné (cette situation, ce contexte), de même que ces expériences auront des effets lors des prochaines phases intersubjectives que nous vivrons dans d’autres espaces/situations/contextes. Dit autrement, cela signifie que l’expérience sociale repose sur la multiplicité des contextes, et que le plaisir d’être ensemble vient du fait que chaque interactant amène son histoire, ses expériences, son contexte (chacun sait qu’une soirée entre collègues, ou une réunion de famille, ne sont nécessairement homogènes). Cela signifie également que tout cadre participatif hybride les différents espaces d’énonciation des interlocuteurs. Cette idiosyncrasie est la condition de félicité d’une promesse comme celle d’offrir une meilleure expérience sociale.

Cela ne veut pas dire non plus que Social API échoue à satisfaire cette expérience. Rappelons qu’elle est en version beta et non opérationnelle en l’état. Toutefois, certains indices laissent à supposer le potentiel social d’une telle surcouche informatique.

The Worker [le dispositif] may optionally provide a « Contacts » API, which responds to events delivered from the browser to the Worker. This allows the browser to retrieve a list of contact data, including names, photos, service endpoints, and more, which can be made available through the WebContacts API to user-approved content. By using this API to access multiple social services, trusted web applications can create « person-centric » advanced contact management systems and social applications.
Contact Access API

Si l’accès à de multiples services web n’est pas simultané mais conjoint, alors les applications sociales naissant de l’API seront non seulement centrée sur la personne, mais également centrée sur la relation (modèle pragma-centric dont j’avais déjà parlé précédemment). L’application serait alors capable de fournir un site d’intersubjectivation quel que soit le site d’énonciation des participants. Concrètement, je pourrais inviter mes amis de Twitter, Facebook et Google+ à venir discuter ensemble, dans une même fenêtre autour d’un contenu diffusé en streaming : match, série, élection, etc. Comme je le ferais d’une soirée à la maison.

PS : Il y aurait là d’ailleurs un terrain de recherche passionnant…

Pour terminer, j’aimerai insister sur le rôle du navigateur dans la régulation de la vie privée en contexte numérique : entre un cadre réglementaire en décalage (actuellement favorable à ce respect, mais à la traine dans son actualisation : la version officielle de la réforme de la directive 95/46/CE est attendue pour 2016), des usages sociaux maladroits (mais en consolidation par l’autoformation et le bricolage) et les logiques économiques des acteurs privés (pour qui la capture des données personnelles est au cœur de leur modèle d’affaire), seul le navigateur (sur PC ou sur mobile), à l’interface de ces pratiques et de ces enjeux, mais également à la croisée des contextes et des situations de socialisation, serait à même d’assurer non seulement une meilleure régulation dans la décontextualisation des données personnelles (leur transfert d’un espace situé à un autre, via la gestion des en-têtes HTTP et des cookies), mais également une contextualisation plus robuste des pratiques sociales médiatisées, via des offres de service comme Social API.

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