Les identités numériques

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Le cadre privatif

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’article d’Antonio A. Casilli paru dans la RFSIC : Contre l’hypothèse de la fin de la vie privée. La négociation de la privacy dans les médias sociaux, n°3, 2013 (sur revues.org). Je le résume ci-dessous, avant de le compléter avec divers éléments de la thèse.

Privacy as negotiation

L’auteur de l’article, également auteur d’un blog (Body Space Society), sociologue de formation, chercheur à l’EHESS,  évoque l’idée que, à contrario d’un discours dominant, la vie privée ne serait pas en passe de disparaître. Les usagers d’abord développent diverses tactiques individuelles ou entre pairs (ils s’équipent, apprennent, cherchent à préserver « l’intégrité contextuelle » de leurs échanges, [Nissenbaum]) ; ils s’organisent en groupes de pression, montent des actions légales contre les firmes. Ensuite, cette défense s’institutionnalise aussi au niveau juridique ou législatif (via la CNIL, ou la FTC, dans la jurisprudence, la réforme européenne, etc.). Je rajouterai aussi qu’on voit apparaître des applications pro privacy, et que toutes les entreprises n’ont pas forcément cédé au côté obscur du capitalisme. Bref, la vie privée aurait encore de beaux restes devant elle : si transparence il y a dans les pratiques individuelles, c’est d’abord un calcul stratégique en termes de capital social, avant d’être un mode de vie dominant.

Pourtant, il serait erroné d’imaginer que le rejet de l’hypothèse de la « fin de la vie privée » équivaut à affirmer que rien n’a changé depuis l’essor du Web social. Une nouvelle considération de la vie privée verrait le jour : historiquement, la vie privée a été définie  par les limites de sa pénétration. Est privé tout ce qui n’intéresse pas le public, c’est le droit à être laissé tranquille, par les voisins, les médias et l’État (Brandeis, 1890). C’est à l’individu de faire valoir ce droit. Sans action de sa part, tout est publiable. C’est donc un mode passif. A l’heure du mobile, on sait qu’il n’est pas facile d’empêcher le départ d’un buzz.  Ensuite, la vie privée a été définie par sa régulation : de sa propre initiative, l’individu cherche à construire des interactions qui préserveront sa vie privée, en fonction des strates dans lesquels se situent ses données personnelles : intime, familiale, amicale, professionnelle, etc. (Altman, privacy as regulation, 1977 ; parfois joliment renommé privacy as onion). C’est là un mode actif, qu’on retrouve dans les stratégies de présence en ligne. On mobilise un site/un outil/un canal en fonction du degré d’intimité qu’on partage avec un cercle social.

On peut aussi entendre la régulation au niveau institutionnel, comme on peut le voir avec les travaux pour la mise à jour de la directive européenne (devenue un règlement). C’est aux pouvoirs publics qu’il appartient de définir et préserver le périmètre de ce qui est public et de ce qui est privé. On a vu avec l’affaire PRISM que l’étendue de ce périmètre s’est réduite comme une peau de chagrin.

Enfin, la dernière modalité en date serait à la négociation : les conventions d’un espace social seraient définies par les interactants.  En expérimentant des diffusions et des contenus, et surtout par le feedback occasionné en provenance des autres utilisateurs du réseau, l’individu découvrirait ce qui relève du public ou du privé. Or, l’article de Casilli commence par mettre l’accent sur le rôle des entrepreneurs de morale (Becker, 1963) en citant Zuckerberg : nous avons décidé que celles-ci seraient les normes sociales, et tout simplement nous les avons adoptées. En se focalisant sur le feedback inter-utilisateurs, une telle détermination semble disparaître du modèle par négociation, avant de revenir dans la conclusion.

La conceptualisation de la vie privée qui […] ressort [du modèle par négociation] est façonnée à la fois par les attitudes et les comportements variés d’une multitude d’utilisateurs en réseau, par les efforts « d’entrepreneuriat de morale » des acteurs économiques, par des dynamiques historiques et des transformations des législations nationales. […] . La négociation de la vie privée se vit avant tout comme une négociation collective, conflictuelle et itérative, visant à adapter les règles et les termes d’un service aux besoins de ses utilisateurs. Le processus de détermination des conditions d’usage est jalonné par une série de batailles et de controverses que les acteurs publics ont encore du mal à encadrer et résoudre – mais que les propriétaires de grandes exploitations de données et les concepteurs de plateformes de socialisation en ligne sont encore loin d’avoir gagnées., Casilli, 2013

Privacy as configuration

Considérer la vie privée comme une négociation se rapproche du concept de configuration de Norbert Elias. Il y a dans ce concept 3 idées fortes : l’interdépendance, l’incorporation et l’historicisation.

  1. l’idée d’une interdépendance entre acteurs. Comme dans la négociation, nous n’avons pas le loisir (neg-otium) de quitter notre contractant : que vaudrait Facebook sans son milliard d’utilisateurs ? Que vaudrait Google sans les milliards de documents ? Comment – en ligne – aurions-nous accès aux documents et aux individus ? Il y a ici dépendance à l’égard d’une pratique, qu’une organisation opérationnalise dans un outil : le réseau socionumérique, le moteur de recherche.

On est en présence de systèmes d’un type qui ne peut plus être adéquatement saisi par un modèle mécanique cause/effet. Les processus circulaires, dont les doubles liens constituent l’une des subdivisions, sont ici la règle, Elias, 1993 : 80

  1. l’idée que ces interdépendance sont contraignantes, et que ces contraintes sont incorporées, elles deviennent une forme d’autocontrôle psychique. L’intégration de ces déterminations alimente ce que N. Elias appelle le procès de civilisation. Les contraintes imposées par Google ou Facebook sont incorporées : le googling, le personal branding, la gestion de la réputation, l’attention portée à notre image (tu mets pas ça sur Facebook, einh ?), le don’t be evil, la routinisation, la professionnalisation des pratiques sociales, sont des contraintes incorporées qui contribuent à façonner, peu ou prou, la civilisation. De même que l’ensemble des contraintes que les usagers font peser sur le cadre sociotechnique des dispositifs : en paramétrant plus finement les paramètres de confidentialité, en bricolant le navigateur/l’OS via des extensions/applications, en bidouillant les contenus et les profils (double profil, message allusif, appel à changer de canal), en apprenant (soi-même/aux autres) à se comporter en ligne afin de rester sous le radar des opportuns (les parents, les entreprises, la NSA).
  2. l’idée que ce procès se déroule sur un temps long, et qu’il se complète/confond avec le cadre sociotechnique. Il y a là aussi négociation entre concepteurs et usagers (voir toute la sociologie de l’objet-frontière de Susan L. Star, puis de Flichy, et enfin le concept de configuration sociotechnique chez Rebillard). En cherchant à mettre en perspective le web 2.0 dans l’histoire d’Internet, Franck Rebillard polarise Elias et Flichy et donne la définition suivante du concept de configuration sociotechnique.

L’internet évolue donc en fonction de ces confrontations entre acteurs, et de l’interpénétration des logiques sociales parfois opposées qui ont structuré leur développement antérieur. Le développement de l’internet procède ainsi d’une dynamique cumulative qui lui confère un caractère métissé, imprégné des logiques d’origine de chacun des acteurs impliqués. L’analyse du web 2.0 ne peut dans ces conditions se cantonner à une lecture conjoncturelle et événementielle. Il faut l’intégrer à une perspective bien plus large d’évolution cumulative de l’internet, fondé sur l’hybridation conflictuelle de logiques multiples de représentations, d’applications, et d’utilisations de ce dispositif de communication. Nous avons élaboré la notion de configuration socitechnique pour rendre compte d’un tel processus : pluriel, évolutif, et cumulatif., (Rebillard, 2007 :125)

Je souligne pour faire écho à ce passage dans la conclusion de Casilli : La négociation de la vie privée se vit avant tout comme une négociation collective, conflictuelle et itérative.

J’avais dans ma thèse fait état de ces négociations à plusieurs niveaux (informatiques, économiques, microsociales et sociopolitiques). Il en ressortait un ensemble de contraintes, pesant sur l’espace de médiation des subjectivités. J’ai nommé cadre privatif cet ensemble de contraintes, et j’en ai identifié les différents acteurs.

Le cadre privatif : se cacher pour parler

Le cadre privatif : se cacher pour parler – Crédit photo : AFP

Le cadre privatif

J’adapte le concept de cadre participatif (Erving Goffman) aux situations relevant de la vie privée. Qui voulons-nous voir participer à ce type de situation ? Qui y participe effectivement ? Dans Façons de parler, Goffman identifie les bystanders, ceux qui restent à côté, qui écoutent aux portes (eavesdropper). Les adressed sont ceux qui sont autorisés/ratifiés à participer à la situation de communication. Helen Nissenbaum parle de recipients, pour ma part je parle de récipiendaires. Et je nomme titulaire celui qui énonce et diffuse des contenus personnels. Titulaire et récipiendaires sont les premiers acteurs du schéma actanciel du cadre privatif. Il y a négociation à ce niveau, en parallèle de la diffusion de contenus personnels : le titulaire peut expliciter le cadre privatif de son énonciation (Tu gardes ça pour toi. Ça reste entre nous). Ce cadre peut aussi être implicite (en fonction de la relation entre émetteur et récepteur). Le récipiendaire peut respecter, deviner, poursuivre, ou non, le cadre privatif des contenus qui lui sont confiés (Tu devineras jamais ce qu’il m’a dit. Tu le répètes pas, promis.; j’ai appelé contenu anecdotique ce que le titulaire décide de partager avec ses récipiendaires.

Capture d'échanges sur Facebook, corpus de la thèse

A et C ne disent rien à B : le cadre privatif de la situation de Jolène est préservé

Les contenus anecdotiques

-dot, qui est donné, -ek, à l’extérieur, -an = qui est donné mais pas à l’extérieur1. Repartant de l’anecdote, au sens trivial/péjoratif, publiée sur Facebook, la futilité du contenu est transformée en ce qu’elle informe de l’ordinaire, du quotidien des utilisateurs. Plus exactement, elle atteste des choix de vie, des prises de décision, des soutiens, des opinions. Cliquer sur le bouton « J’aime » est ludique, futile, c’est aussi parfois un signe d’engagement. Attendre des commentaires après posté une photo de sa nouvelle coupe de cheveu n’est pas si anecdotique : il y a un enjeu pour celui qui manifeste, dans un cercle d’amis, une orientation particulière. Soutenir un club de foot ou une copine n’est pas anodin. Entamer la discussion sur l’actualité, même avec des propos maladroits, radicaux, c’est s’engager sur la voie de la publicisation. A la manière de l’espace public, j’ai proposé le concept d’espace anecdotique, mais tandis que le premier désigne le processus discursif par lequel les citoyens font usage de leur raison, l’espace anecdotique recouvre le processus conversationnel par lequel les individus font état de leurs expériences affectives. Le chainage affectif désigne l’articulation socio-cognitive tendant à objectiver des expériences personnelles en opinion publique : dans cette perspective, les contenus anecdotiques sont une façon de rentrer dans l’espace public pour les primo-discutants, ceux qui tentent pour la première fois de publier (en ligne ou ailleurs) leur opinion. Quand un dispositif médiatise les contenus anecdotiques, il y a lieu de les assimiler à des données personnelles, et dans la mesure où le titulaire prend un risque à publiciser ses expériences, il y a lieu de protéger les contenus anecdotiques et d’en limiter la diffusion auprès des seuls récipiendaires. L’opérateur ne devrait pas avoir accès aux contenus, ni aucun de ses partenaires technique ou commercial (avec lesquels il a pourtant négociés des accords). Ceux-ci devraient resterà côté du cadre privatif (bystanders) : à partir du moment où ils tirent un profit quelconque de leur présence au sein du cadre privatif, ils appartiennent à la catégorie des bénéficiaires de mon schéma actanciel. Il y a là un défaut de négociation entre bénéficiaires et titulaires.

L’une des questions que je posais était de savoir si ces contenus anecdotiques, transformés en données personnelles, exploités comme contenus des plateformes web, véhiculant une culture ordinaire, pouvaient être considérés comme des biens culturels, ou des biens symboliques (Miège, Moeglin et Bouquillion, 2013). Dès lors, il faudrait considérer les opérateurs (les réseaux socionumériques) comme des industries culturelles, les titulaires comme des créateurs de contenus et les récipiendaires comme des consommateurs ou des audiences. Il serait alors possible d’emprunter la grille de lecture des industries de la culture, de l’information et de la communication. J’avais évoqué à ce sujet un modèle socio-économique du salon. J’en ai déjà parlé à plusieurs endroits (ici et ).

Schéma actanciel du cadre privatif

Schéma actanciel du cadre privatif : premier niveau, le titulaire et le récipiendaire

Schéma actanciel du cadre privatif, niveau 2

Schéma actanciel du cadre privatif : niveau 2, le rôle de l’opérateur. Possible négociation avec l’opérateur

Schéma actanciel du cadre privatif : niveau 3, la présence (cachée) des bénéficiaires

Schéma actanciel du cadre privatif : niveau 3, la présence (cachée) des bénéficiaires. Il n’y a pas négociation directe entre titulaire et bénéficiaire.

Le cadre privatif se situe à quatre niveaux :

  1. Il est aménagé par le titulaire (voir la décoration des portes d’adolescents, et autres locutions explicites données en exemple ci-dessus)
  2. Il est négocié avec le récipiendaire (souvent de manière implicite, par la relation de confiance entre acteurs)
  3. Il est appareillé quand un opérateur est requis pour l’échange des contenus anecdotiques. il y a là aussi un contrat de confiance implicite (comme avec la Poste : Nissenbaum en donne un exemple, cité ici), mais principalement explicité dans le contrat commercial (ou dans d’autres chartes, comme avec la Chatham House Rule ou les règles de fonctionnement des Alcooliques anonymes).
  4. Il est institutionnalisé, ancré dans les normes sociales, via l’éducation ou la législation.
Le schéma actanciel du cadre privatif

Cadre aménagé par le titulaire, négocié avec le récipiendaire, appareillé avec l’opérateur, institutionnalisé avec le corps social

A tous ces niveaux, il y a aujourd’hui reconfiguration du cadre privatif quand il est instancié en contexte numérique :

  1. Les individus apprennent seul ou à plusieurs à aménager leur cadre privatif
  2. Des entreprises proposent de nouvelles applications (j’ai commencé à en faire une liste ici)
  3. Un cadre législatif s’élabore

Ainsi, comme le souligne Antonio A. Casilli, la vie privée ne s’est pas dissolue avec le numérique : son instanciation se recompose, les rapports de force entre acteurs se redessinent, les pratiques individuelles et sociales s’adaptent, avec le marché, avec la Loi. En tant que configuration, il faut surtout s’attacher à la temporalité de cette recomposition : est-il possible de freiner l’innovation et d’accélérer la législation ? Est-il possible d’aller plus vite que le temps d’une génération pour ancrer dans le procès de civilisation l’apprentissage d’un nouveau cadre privatif ?

  1. « Anecdotique » vient d’an-edit, an-ec-dot, non donné à l’extérieur, inédit. Pour CLÉDAT, 1910 : 182, il vient du latin datum, participe passé du verbe dare, donner : c’est sur la base de son équivalent grec qu’est construit anecdotique, « proprement “non donné dehors”, inédit ; du sens de particularité inédite ». Pour PICOCHE, 1971 : 163, il provient de l’indo-européen *do-, en grec didonai, donner « et ses composants ekdidonai éditer, “produire au-dehors”, publier, d’où anekdotos “inédit” ». L’un comme l’autre signale qu’est anecdotique ce qui est donné à l’intérieur, au contraire de publier (éditer au-dehors). L’un des premiers usages du terme est attesté chez Diodore de Sicile (Ier siècle avant JC) : il désigne les ouvrages inédits et publiés pour la première fois. L’Anecdota de PROCOPE raconte des anecdotes (au sens moderne) sur la vie de l’empereur romain Justinien et de son épouse Theodora (VIème[/sup] siècle). C’est de lui qu’on tire l’usage courant. []

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