Le whuffie né marche qu’au Royaume enchanté

Dans la dèche au royaume enchantéJe viens de ter­mi­ner la du 1er de Cory Doctorow : Dans la dèche au royaume enchanté (“Down and out in the Magic Kingdom”, 2003). C’est un très bon de SF en soi, qui com­bine plu­sieurs inno­va­tions, dont la plus fameuse reste son modèle écono­mique, puisque le est paru à la fois en librai­rie et en télé­char­ge­ment gra­tuit sur le web (licence creativecommons).

Mais c’est aussi dans ce roman qu’apparaît le , cette unité de mesure de la répu­ta­tion des gens, qui a rem­placé l’argent.

L’

Julius est cast­mem­ber (membre du per­son­nel) à DisneyWorld, il y est même né et y a passé l’essentiel de sa vie. Son tra­vail consiste à main­te­nir en acti­vité l’une des attrac­tions du parc, la Mansion (mai­son des hor­reurs). Il vit avec Lil, cast­mem­ber aussi, et Dan, son meilleur ami, évan­gé­liste de la société Bitchun.

C’est donc prin­ci­pa­le­ment une d’amitié, d’amour que nous Doctorow. Mais les rela­tions entre les 3 per­son­nages prin­ci­paux sont for­te­ment condi­tion­nées par la tech­no­lo­gie envi­ron­nante. A ce titre, on retrouve bien ce qu’Isaac Asimov disait de la SF :

On peut défi­nir la Science-​Fiction comme la branche de la lit­té­ra­ture qui se sou­cie des réponses de l’être humain aux pro­grès de la science et de la technologie.

C’est une forme d’épistémologie pros­pec­tive, qui passé ici par la littérature.

Quel est donc l’avenir selon Doctorow, et à quelle tech­no­lo­gie consacre-​t-​il son tra­vail d’obeservation et d’analyse ?

Dan pas­sait me voir tous les soirs et, comme au bon vieux temps, on dis­cu­tait des avan­tages et des incon­vé­nients du , de la Société Bitchun, de la vie en géné­ral, assis sur mon bal­con avec une cruche de limo­nade fraiche.
p. 183

La société Bitchun

La Société Bitchun décou­vrit un jour le remède à la mort et inventa la vie éter­nelle. Elle l’offrit à l’humanité, qui devint la société bit­chun (après la société de ) : du loi­sir, de la créa­ti­vité, des artistes !

Nous né sommes pas dans un de hard science, et le pro­cédé tech­nique n’est abso­lu­ment pas détaillé. Mais l’idée est la sui­vante : un sau­ve­garde sa mémoiré sur un ter­mi­nal infor­ma­tique ( numé­rique qui peut être acces­sible en licence libre, par exemple). A sa mort, on clone le dans lequel on implante la sauvegarde.

— Tu veux donc dire qu’on est rayé de la carte, puis recréé atome par atome, on n’est plus soi-​même ?
[…]
 — Tu es un clone, avec un cer­veau copié.
p. 49

  • Il s’agit ici du res­sort même de toute l’ : notre à la mémoiré est affecté. Si j’ai honte de mes actes, je me res­taure ; si j’ai un rhume, je me res­taure ; mais si j’ai vécu de bons moments (comme les der­niers avec Lil ou Dan), j’ai peur de me res­tau­rer. Si je né me sau­ve­garde pas sou­vent, je ris­qué de perdre beau­coup de sou­ve­nirs, dont cer­tains peuvent avoir une valeur écono­mique et stra­té­gique. Enfin, des bugs peuvent se glis­ser dans la sauvegarde.
  • Ce prin­cipe est aussi mis en appli­ca­tion dans les attrac­tions du parc : quand vous visi­tez la Mansion, on vous charge en mémoiré une fausse sau­ve­garde du fan­tôme : hor­reur garantie !
  • Dans la société bit­chun, vous pou­vez choi­sir par chi­rur­gie esthé­tique l’âge que vous aurez (réju­vé­na­tion) : tout le monde est jeune, sauf les méde­cins qui se choi­sissent qua­dra pour avoir plus d’autorité (mais ils n’ont plus per­sonne à soigner).
  • Enfin, le temps mort (sorte de cryo­gé­ni­sa­tion non détaillée) per­met soit de né pas vieillir pen­dant les longs voyages (aller-​retour Terre-​Espace), soit de se mettre en pause quelques temps, de voir com­ment le Monde va évoluer (ce qu’ont fait les parents de Lil, par exemple).

Bref, la société bit­chun, c’est l’immortalité. Nous sommes bien dans de la SF, d’autant plus que notre société actuelle né s’est pas déba­ras­sée de la pénu­rie ni de la rareté (loin s’en faut, même).

Les pre­mières idées de la société Bitchun s’insinuaient dans la conscience de cha­cun : la mort de la pénu­rie, la mort de la mort, la lutte pour réar­ran­ger une écono­mie dont le déve­lop­pe­ment né s’était concen­tré que sur la pénu­rie et la mort.
p. 108

Nous vous pro­met­tons un très per­ti­nent avec comme prin­ci­paux sujets l’économie de la répu­ta­tion, la dyna­mique sociale post-​pénurie et la théo­rie sociale de la pro­lon­ga­tion infi­nie de la vie. Fini Durkheim, les enfants, place au temps mort ! Ca va être chouette !
p. 195

Bref, la société bit­chun, ce n’est pas encore pour nous. Mais les dis­cus­sions entre Dan et Julius, et fina­le­ment l’ensemble des réflexions de leur , Cory Doctorow, c’est de ques­tion­ner cette forme d’organisation sociale.

Une fois qu’on avait adopté le sys­tème de sauvegarde/​restauration, le reste de la Bitchunerie sui­vait auto­ma­ti­que­ment, vous impo­sant un sys­tème de valeurs.
Ceux qui n’avaient pas adopté la sauvegarde/​restauration auraient pu sou­le­ver une objec­tion… mais, ah tiens ? Ils sont tous morts.
p. 197

Et c’est sur ce para­digme que peut s’adosser l’adho­cra­tie et le .

L’adhocratie

J’imagine que l’époque man­qué de défis pour eux. Ils sont trop coopé­ra­tifs.
p. 88

Il y a peu d’explications sur l’adhocratie, et l’adhoc en géné­ral. Julius est un adhoc car membre d’une adhoc. On par­le­rait aujourd’hui de com­mu­nauté, mais consti­tuée autour d’un but pré­cis (ad hoc = qui va vers ce quoi il doit aller). Ici, les adhocs sont orga­ni­sées autour des dif­fé­rentes attrac­tions du Parc. C’est une entité auto­gé­rée, démo­cra­tique, c’est à dire repo­sant sur un débat contra­dic­toire suivi d’un vote. Les actions menées par l’adhoc impactent le de leurs membres, et inver­se­ment, une adhoc peut souf­frir des agis­se­ments de l’un de ses membres.

Tout le prin­cipe de la société Bitchun consis­tait à se mon­trer plus hono­rable que les autres adhocs, à réus­sir au mérite et non par la super­che­rie, mal­gré les assas­si­nats et autres.
p. 95

Au niveau de l’intrigue, qui se déroule à DisneyWorld (sum­mum bit­chun), on assiste à un affron­te­ment entre 2 adhocs.

Les guerres bit­chun sont rares.
p. 193

En vérité, il y a une véri­table concur­rence dans le Parc et les concur­rents les plus coriaces sont ceux qui ont réha­bi­lité le Hall of Presidents.
p. 172

La société Bitchun n’est donc pas si idyl­lique qu’elle n’y parait. La guerre écono­mique est pré­sente. Même si la rareté n’est plus de mise, même s’il n’y a plus d’argent en cir­cu­la­tion, il reste une unité de mesure après laquelle tout le monde court : le !

Le

Encore une fois, Doctorow né s’embarrasse pas avec l’économie du . On né sait pas com­ment –tech­ni­que­ment– il s’échange, com­bien on gagne en tra­vaillant, com­bien coûte une bière dans un bar, ni com­ment on la paye, etc.. Quelques défi­ni­tions par­cel­laires nous éclairent cepen­dant sans ambiguïté.

J’ai pin­gué son plu­sieurs fois, et j’ai remar­qué qu’il grim­pait avec régu­la­rité au fur et à mesure que Dan accu­mu­lait davan­tage d’estime de la part des gens qu’il ren­con­trait.
p. 16

A l’inverse :

J’ai pin­gué mon . Il avait gagné quelques pour­cents –du de com­pas­sion — mais redes­cen­dait : Dan et Lil irra­diaient la désap­pro­ba­tion. Qu’ils aillent se faire foutre.
p. 48

Voilà com­ment on peut se retrou­ver dans la dèche. Un faible va donc condi­tion­ner les inter­ac­tions sociales :

J’ai com­pris qu’elle [Lil] pin­guait son [Dan] et sur­pris son air de désap­pro­ba­tion éton­née. Nous autres anciens d’avant le savons son impor­tance, mais pour les gamins, c’est le monde. Quelqu’un sans est auto­ma­ti­que­ment sus­pect. Je l’ai vu se res­sai­sir aus­si­tôt, sou­rire et s’essuyer dis­crè­te­ment la main sur son jean. « Du café ? a-​t-​elle pro­posé
p. 27

Il existe 2 types de , ou en tout cas un basé sur l’origine des dons.

J’ai pin­gué l’elfe [un ingé­nieur de la concur­rence]. Il avait beau­coup de équi­voque : du res­pect recueilli auprès de gens par­ta­geant très peu mes opi­nions. Je m’y atten­dais. Mais je né m’attendais pas à ce que son score de pon­déré, celui qui confé­rait de la cré­di­bi­lité sup­plé­men­taire au genre de per­sonnes que je res­pec­tais, soit si haut… supé­rieur au mien.
p. 60

La société bit­chun impose une éthique : «  », et de sur­croit une éthique mesu­rable, quan­ti­fiable. Le mesure donc la répu­ta­tion des gens, mais il est rela­tif à ceux qui donnent le , comme à celui qui inter­roge le d’un autre . Néanmoins, son uti­lité reste économique.

Ils [les parents de Lil] débor­daient de , en quan­tité incom­men­su­rable, inuti­li­sable. Dans un monde où même un raté au à zéro pou­vait sans pro­blème man­ger, dor­mir, voya­ger et accé­der au réseau, leur for­tune suf­fi­sait lar­ge­ment pour accé­der à volonté et aussi qu’il leur plai­sait aux quelques rare­tés res­tant sur Terre.
p. 86

Comme on le voit, l’approche de Doctorow est ambigüe à ce sujet, notam­ment avec ce passage.

J’arrivais à lui [Dan] faire admettre que le recréait la véri­table essence de l’argent : dans l’ancien temps, quelqu’un de fau­ché mais de res­pecté né mour­rait pas de faim ; à l’inverse, quelqu’un de riche mais de déé n’arrivait jamais à s’acheter paix et sécu­rité. En mesu­rant ce que repré­sen­tait réel­le­ment l’argent –le capi­tal social auprès de ses amis et voisins-​, on jugeait le suc­cès avec davan­tage de pré­ci­sion.
pp. 17 – 18

On peut vivre sans , mais les autres indi­vi­dus vous évite­ront ; et avec plein de , vous accé­dez à des éléments qui res­tent sou­mis à la rareté et à la pénu­rie. On se retrouve donc dans un écosys­tème qui n’a rien changé, si ce n’est dépla­cer la valeur des choses sur les gens. Mais ça reste une valeur. Valeur à laquelle Julius (comme Dan) veut échapper.

J’ai alors pensé à par­tir, à tout aban­don­ner, à quit­ter Walt Disney World pour recom­men­cer une fois de plus ma vie, sans ni souci.
p. 175

Se trou­ver le ventre plein avec de bons amis et le Soleil qui se cou­chait der­rière une troupe de dan­seuses de hula à moi­tié nues… Quel besoin avait-​on de la Société Bitchun, après tout ?
pp. 225 – 226

Le appli­qué au web d’aujourd’hui

The Whuffie Factor = final cover!

Le terme a émérgé consé­quem­ment aux inter­ro­ga­tions por­tant sur l’e–, et prin­ci­pa­le­ment grâce au livre de Tara Hunt, le Facteur Whuffie, sous-​titré Using the power of social net­works to build your busi­ness. C’est un ouvrage clai­re­ment orienté , d’autant plus que son est aussi l’instigatrice du PinkoMarketing, basé sur le Manifeste des Evidences (ClueTrain Manifesto, les mar­chés sont des conver­sa­tions).

Dans le monde du Web 2,0, c’est vers ceux qui ont un capi­tal social élevé que coule l’argent. Sans , vous per­drez vos connexions et toutes les recom­man­da­tions que vous ferez seront consi­dé­rées comme du vul­gaire .
via InternetActu.

Au terme whuf­fie ont sou­vent été asso­ciées d’autres expres­sions : karma ou kudos, capi­tal social, SocialRank ou PeopleRank. Dans l’applicatif, on trouve des expé­riences comme les twol­lars ou les explo­ra­coeurs. L’idée est d’aboutir à une évalua­tion des inter­ve­nants dans la sphère de la conversation :

Elle s’appelle Kim Wright […]. Bön , grosse fanac­ti­vité Mansion, lec­to­rat impor­tant.
p. 150

On pour­rait effec­ti­ve­ment fabri­quer un cur­seur , pon­déré comme l’indique Doctorow, affi­ché via javas­cript à côté de chaque com­men­ta­teur. Des sys­tèmes simi­laires existent déjà, plus ou moins proches du ori­gi­nel. Néanmoins, comme l’ et d’autres indi­vi­dus sur la Toile (M.K. Smith ou Michelle Greer), j’avais déjà mani­festé beau­coup de réserve vis-​à-​vis de cette numé­ri­sa­tion de la répu­ta­tion, et de l’.

L’arithmétique a rem­placé le sub­jec­tif, le nombre a rem­placé le verbe.

Quels sont alors les risques de la société bit­chun, et plus par­ti­cu­liè­re­ment d’une rela­tion basée sur une répu­ta­tion chif­frée et indexée sur notre ?

Puis il m’a conduit par une piste sub­tile et bali­sée avec soin à recon­naître que oui, […], pour le moment, le monde affi­chait une homo­gé­néité quelque peu dépri­mante.
p. 18

On retrouve l’idée d’homo­phi­lie (ad hoc) dont par­lait Daniel Bougnoux et Patrice Flichy : des indi­vi­dus au for­maté par une tech­nique éthique, aux juge­ments per­ma­nents et imma­nents, dont les actes mêmes peuvent être faux, mani­pu­la­toires (cf. l’assassinat de Julius).

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3 Responses to “Le whuffie né marche qu’au Royaume enchanté”

  1. 1
    Michelle Greer Says:

    I’m sorry, I don’t speak French. It’s not because I don’t want to though – it’s just not used in Texas.

    You lin­ked to my blog post about whuf­fie. I have to say, I don’t believe in whuf­fie. You shouldn’t do some­thing for social capi­tal. You should do it because it is the right thing to do. You should do it because you have com­pas­sion in your heart and you feel com­pel­led to make a difference.

    If you do things because you are trying to build some sort of cre­di­bi­lity, the focus becomes your­self, ins­tead of society as a whole. I was not rai­sed to think this way.

    I hope that’s what you said. I’ve love to know, but I took Spanish ins­tead of French.

  2. 2
    Julien PIERRE Says:

    Hi Michelle, very glad you com­ment here. I’m still not fluent in english, even it’s more used here than french in texas.
    As you, i don’t believe in whuf­fie. Not because it’s ego­cen­tric, you’re right about this, but because whuf­fie is a unit of mea­sure, a unit to mea­sure human act. And com­pas­sion can­not, has not to be measured.

  3. 3
    Y Says:

    Roman effec­ti­ve­ment sti­mu­lant et confir­ma­tion que la science-​fiction peut être très utile à la réflexion socio­lo­gique, phi­lo­so­phique et poli­tique (Cf. http://​yan​ni​ckrum​pala​.word​press​.com/​c​a​t​e​g​o​r​y​/​s​c​i​e​n​c​e​-​f​i​c​t​i​o​n​-​e​t​-​t​h​e​o​r​i​e​-​p​o​l​i​t​i​q​ue/ )

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