Les identités numériques

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Quand les timides se lâchent !

Bow Tie
Creative Commons License photo credit : rustman

J’avais lu récemment un billet de Vanina Delobelle (Global Product Director chez Monster, thèse de doctorat sur les médias sociaux) : les médias sociaux auraient-ils été inventés pour les timides ?

Internet permet au timide d’outrepasser son malaise relationnel car, derrière son écran, il peut facilement créer du lien. Cette distance est salvatrice, même si elle ne guérit pas de la timidité IRL. Elle remet surtout à égalité les internautes (logique du Peer-to-Peer). Libre au timide d’enclencher par la suite une stratégie de web présence en s’inscrivant à de multiples médias sociaux et en diffusant un contenu régulièrement mis à jour et disctinctif (discriminant?).

Et c’est peut-être parce qu’il a franchi le Rubicon que le timide s’exhibe sans commune mesure.

Dominique Cardon s’interroge alors sur le déplacement de la pudeur (et de l’impudeur) dans les médias sociaux, et pas seulement chez le timide : pourquoi sommes-nous si impudiques ?

Pour l’auteur, le privacy paradox (angoisse de la surveillance ≠ tendance expressiviste) doit se comprendre non comme un abandon de sa vie privée aux sirènes numériques mais au contraire comme une gestion quasi stratégique de sa présence et de sa réputation en ligne.

En effet, la surveillance interindividuelle (entre proches, parents, amis, collègues) fait moins peur que celle des institutions (Big Brother) : l’exemple le plus probant en est Flickr, où la plupart des photos (69%) sont en accès public (c’est par défaut).

Les médias sociaux permettent à la fois de mettre en ligne une subjectivité (commenter) et une créativité (écrire, photographier) ainsi que d’endosser des facettes (facebook) identitaires, des identités de jeu (de Je). Cette exposition permet de se distinguer et de se faire (re)connaître. Ainsi, des enquêtes montrent une corrélation entre le nombre d’amis et la quantité d’infos personnelles diffusées.

Comme cela a déjà été dit, l’exposition de soi est la principale stratégie relationnelle.

Or c’est une stratégie à risque, même si pour l’heure, aucun incident ne semble être à déplorer (ce qui est la preuve de l’inconscience des utilisateurs vis-à-vis de cette impudeur). En effet, on peut craindre : les prédateurs sexuels, la censure politique ou syndicale, le googling des candidats lors d’un recrutement.

Toutefois, Dominique Cardon tempère ces dérives en indiquant d’une part qu’elles sont exceptionnelles et d’autre part que les internautes procèdent par expérimentation avec leur profil, découvrant seul ce qui pudique et ce qui l’est moins.

Il convient alors de (re)définir la notion d’identité numérique et celle d’espace public.

La première doit s’entendre comme une identité fragmentée (une facette de soi par service web) et changeante : l’identité numérique produit moins des informations que des signaux (des indices). Et il s’agit ici, selon Judith Donath, d’un signe de l’acceptation du risque :

Ils indiquent aussi que leur position future est suffisamment sûre pour être certain de ne jamais la compromettre et qu’ils peuvent défier le monde aliénant dans lequel la discrétion est requise. Pour de tels utilisateurs, le risque (de l’exhibition de soi) est en lui-même un bénéfice.

L’impudeur apparaît alors comme une compétence sociale. Impudeur à relativiser toutefois puisque l’exhibition de soi se fait dans un espace public qui tient plus du Yin et du Yang (fractalisation du privé et du public, Patricia Lange) : à la différence des médias traditionnels qui constituent l’espace public (où tout ce qui est publié est public), Internet et les médias sociaux créent une infosphère si vaste que les zones d’ombre sont les plus nombreuses ; et à moins de savoir comment accéder à ces zones (par un détournement des systèmes d’indexation des médias sociaux), ce qui y est diffusé restera dans un espace privé. Dans le cas contraire, l’internaute découvrant une vidéo sur YouTube, un commentaire sur MySpace sera démuni face aux codes en vigueur et aux private joke.

Ainsi, l’usager des médias sociaux ne se trouve pas en contradiction avec le privacy paradox : il en est au contraire l’acteur, usant de stratégie (occuper le média, l’hexis numérique) et de tactique (détourner le média) pour gérer son identité numérique.

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