Intitulée « De l’identification à la socialisation (et vice versa) : pratiques, usages et enjeux des identités numériques », la thèse porte sur le rapport entre les technologies de l’information et de la communication et les processus d’identification et socialisation.
Ière partie : en partant d’une population spécifique d’utilisateurs (de jeunes adultes en situation d’apprentissage professionnel), j’ai observé d’abord à quelles pressions ils étaient (ou ils se sentaient) soumis, notamment du fait que Facebook leur apparaissait comme un espace où relâcher la pression. Or, il est apparu que ces pressions normatives se reproduisaient au sein de Facebook, car ce dernier se trouve à l’intersection de deux logiques : il est dans la continuité des dispositifs de collecte, traitement et consultation des données à caractère personnel (de type fichage administratif ou marchand) et en même temps il appartient à une industrie — naissante — de la réputation. En cela il voit converger plusieurs processus : rationalisation et calcul de la vie affective, objectivation/réification et industrialisation. Ainsi, les pressions normatives instanciées par la technique et l’industrialisation pourraient occasionner une mutation au sein du processus civilisationnel.
IIème partie : en effet, l’interface (d’inscription, et accessoirement de participation) des réseaux sociaux numériques se borne à un questionnaire permettant de collecter des données personnelles à l’initiative du titulaire, puis de ses pairs. Cette documentarisation endogène est certes biaisée par la théâtralisation de Soi opérée par le processus de socialisation, il n’empêche que les fragments identitaires sont objectivés en données informatisées, donc manipulables par des algorithmes : de là découle un système automatique de recommandation (marchande : eBay ; culturelle : Amazon et Apple ; documentaire : Google ; sociale : Facebook). Appliqué à l’humain, ce paradigme computationnel rejoint un processus cognitif où l’interaction sociale est décidée par la valorisation (quantitative) de données (qualitatives) : la commensuration consiste en effet à traduire en chiffres un rapport à l’autre afin de savoir quelle interaction on peut nouer. Aujourd’hui, cette commensuration est industrialisée via les interfaces (de consultation) des réseaux sociaux numériques, mais aussi à travers les différentes extensions qu’ils supportent (applications tierces ou embarquées offrant des recommandations ou des transactions marchandes). C’est donc toute une industrie qui profite et sollicite des données personnelles. Nous proposons d’étudier cette industrie de la réputation à travers la grille d’analyse produite à propos des industries culturelles (informationnalisation, marchandisation, différenciation des pratiques, médiatisation, transnationaliation, etc. Voir les travaux de B. Miège et al.) . De la même manière que les industries culturelles (industrie de contenus) sont soutenues par les industries de la communication (réseaux, appareils), l’industrie de la réputation est soutenue par l’industrie de (la certification de) l’identité (lecteurs, supports, process). Il serait intéressant de regarder d’ailleurs les stratégies que les acteurs de chaque industrie adoptent pour pénétrer les autres industries.
IIIème partie : la naissance des industries et la cristallisation des processus qui leur sont associés interrogent les utilisateurs, qui divergent entre acceptation/reproduction ou rejet des logiques d’une part et de l’autre bricolage de la confidentialité, parfois assisté par des propositions d’acteurs (associations, éditeurs, législateurs et autres institutions). Ainsi, un débat sur l’éthique et la didactique de l’identité numérique se met en place, réactivant dans les échanges des dialectiques philosophiques, économiques et politiques. Des formes d’association et des acceptions de l’être humain s’opposent ainsi vigoureusement (transhumanisme vs. néoluddisme, par exemple), de la même manière que s’opposent les doctrines juridico-économiques relatives à la protection de la vie privée.
Ainsi, l’identité, jusqu’alors un impensé des SIC, conduit à envisager le rôle du processus d’identification dans l’agir communicationnel, et plus spécifiquement au sein de deux axes : de la vie privée à l’espace commun , et de l’espace public à l’espace anecdotique.
